Le 22 juin, un bébé a perdu la vie après avoir été oublié toute la journée dans une voiture, à Montréal

Encore combien de décès?

ÉDITORIAL / Il est difficile d’imaginer un pire enfer pour un parent: partir pour le bureau, oublier son enfant dans l’auto, puis réaliser l’horreur quelques heures plus tard. Chaque été amène son lot de ces cauchemars. En moyenne, près d’une quarantaine par année surviennent aux États-Unis seulement, et ce depuis les années 90. De combien d’autres décès d’enfants aurons-nous besoin avant d’agir?

Un bébé de six mois est mort dans ces abominables circonstances à la fin juin, à Montréal. Cette semaine, le bureau du coroner a rendu public cette semaine son rapport sur le décès d’un bébé d’un an, lui aussi oublié dans la voiture familiale, à Saint-Jérôme en 2016. Sa conclusion: ce genre d’oubli peut arriver à n’importe qui, le décès fut accidentel. Comme tant d’autres avant lui.

Mais la coroner Denyse Langelier soulève une autre question. Si l’on sait très bien que le cerveau humain n’est pas parfait, alors comment se fait-il qu’il n’existe toujours pas de dispositif de détection des enfants oubliés? Transports Canada lui a confirmé qu’«aucun système entièrement efficace n’a encore été mis au point». Et un rapport américain concluait la même chose en 2012.

On veut bien croire qu’aucun pense-bête ne sera jamais parfait et que la détection des bébés — que ce soit par caméra, par le poids, etc. — a ses défis, mais il est inconcevable qu’avec tous les moyens technologiques actuels, il soit impossible d’y parvenir à des coûts raisonnables. Nous avons des systèmes qui détectent si un passager n’est pas attaché, qui rappellent d’éteindre les phares (ou qui les éteignent automatiquement), qui avertissent que l’on a oublié notre cellulaire dans l’auto, mais nous serions incapables d’en fabriquer pour détecter la présence d’un enfant?

Non, le problème nous semble être ailleurs qu’une impossibilité technique: on n’y a juste pas mis les efforts d’ingénierie qu’il faut. Comme ni les constructeurs automobiles ni les fabricants de sièges pour enfant ne sont obligés d’intégrer de «détecteur de bébé» à leurs produits, ils ne le font pratiquement jamais. À cet égard, il est assez parlant que sur les 18 systèmes existants (dont 11 sur le marché) répertoriés par le rapport américain de 2012, tous sauf un étaient des ajouts fabriqués par des compagnies tierces. Ils ne faisaient partie ni du siège d’enfant ni du véhicule, ce qui faisait d’ailleurs partie du problème de fiabilité — les détecteurs de poids, par exemple, ne se maintiennent pas en place parce que les sièges n’ont pas été conçus pour ça.

Dans un monde idéal, il y a longtemps que les fabricants de sièges et les constructeurs automobiles auraient assis leurs ingénieurs à la même table pour que leurs produits puissent fonctionner ensemble. Mais ce monde idéal n’existe pas et, puisqu’ils ne le feront manifestement pas d’eux-mêmes, nos gouvernements devront les y contraindre.

«Aucune réglementation canadienne n’oblige pour le moment le constructeur d’automobile d’en installer un [dispositif d’alerte]», a constaté la coroner Langelier. Si une telle réglementation était adoptée, idéalement avec les États-Unis, les systèmes d’alerte seraient non seulement plus nombreux, ils seraient surtout plus fiables parce que mieux intégrés aux véhicules et aux sièges pour enfants.

Dans une entrevue avec La Presse, Mme Langelier a partagé: «Moi, j’ai un Volkswagen 2017. Quand je ferme le moteur, l’écran du tableau de bord me dit toujours de ne pas oublier mon cellulaire dans l’auto. À chaque fois, je pense au bébé oublié.» Il est temps que nos gouvernements y pensent, eux aussi.