Les villes sont des environnements complexes, en perpétuelle interaction sociale et économique avec un bassin de population disséminé sur un immense territoire d’influence situé jusqu’à des centaines de kilomètres, fait valoir l’auteur.

En urbanisme, les conditions de laboratoire n’existent pas

Les opposants au troisième lien qui ont manifesté samedi à Québec aiment bien faire référence à la science pour appuyer leur position. Voyons d’un peu plus près de quoi il retourne.

L’argumentaire est à peu près le suivant : dans la majorité des cas répertoriés, l’ajout de nouveaux ponts et liens autoroutiers pour résoudre les problèmes de congestion n’a pas produit l’effet escompté. Bien au contraire, l’expérience a démontré que ces ajouts ont favorisé l’étalement urbain et augmenté le nombre de véhicules en circulation, annulant ainsi les bénéfices escomptés et générant en plus des effets pervers en pollution urbaine et disparition de terres agricoles et milieux naturels. La science dont on parle alors est celle des statistiques : les chiffres parlent d’eux-mêmes, la science a parlé, la cause est entendue et jugée.

Cette dynamique est simple, facile à concevoir et conforme aux idéaux de plusieurs en matière de protection de l’environnement et de lutte contre les changements climatiques. La cause est juste, j’en conviens, mais selon moi, ses promoteurs détournent la science à leur avantage et c’est indigne de leurs nobles intentions : la science n’est pas à leur service.

Les pièges que la plupart des scientifiques tentent d’éviter à tout prix dans leurs travaux, ce sont les liens de causalité entre les événements, constats, mesures et observations. La méthode scientifique consiste à établir des hypothèses, mettre en place des conditions de laboratoire ou un environnement contrôlé qui permettront de tester ces hypothèses en l’absence de tout facteur externe susceptible de «polluer» les mesures et les constats, puis, en se basant sur ces mêmes mesures et constats, permettre à d’autres de les reproduire à l’identique. À ce moment, tant et aussi longtemps que nos hypothèses n’auront pas été invalidées, on pourra estimer que la science a avancé d’un pas et on pourra en tirer des conclusions dites «scientifiques». Ceci est un condensé un peu simpliste de la méthode, elle est en fait plus complexe que ça, mais on ne va pas s’éterniser.

Tout ceci pour dire qu’en urbanisme, les conditions de laboratoire n’existent pas. Les villes sont des environnements complexes, en perpétuelle interaction sociale et économique avec un bassin de population disséminé sur un immense territoire d’influence situé jusqu’à des centaines de kilomètres. Les villes peuvent croître en population pour de nombreuses raisons, elles peuvent également décroître comme la ville de Detroit par exemple en raison de facteurs économiques et sociaux. Les villes sont vivantes et complexes et il n’y en a pas deux semblables, leur géographie étant le premier élément différenciateur parmi un nombre incalculable d’autres facteurs.

Dans la grande région métropolitaine de Québec, la population n’a cessé de croître depuis plus d’un siècle. Le pont de Québec a répondu aux besoins du début du XXsiècle, il n’a plus été suffisant à partir des années 60 et on y a ajouté le pont Pierre-Laporte. Québec, Lévis et l’ensemble de la grande région métropolitaine de Québec ont poursuivi leur croissance démographique par la suite et aujourd’hui, on se retrouve avec le même genre de problématique qu’il y a 50 ans, les réseaux routiers et de transport en commun n’ayant à l’évidence pas évolué au même rythme que les changements sociaux et démographiques. Partout dans le monde, l’accroissement de la population est un problème et nous devons nous questionner sur notre utilisation des ressources et, en ceci, l’agglomération urbaine de Québec n’y fait pas exception.

Qu’on utilise par contre la science pour appuyer son opposition à une mise à niveau de nos liens de communication terrestre au nom de convictions sociales et environnementales; qu’on ignore volontairement un grand nombre de liens de causalité issus de la démographie, de l’économie, des changements sociaux et technologiques, je le déplore et je crois que c’est tout, sauf de la science.

André Verville, Lévis