En tant que survivante de la prostitution...

POINT DE VUE / Je tiens à soutenir le député Arnold Viersen pour sa prise de position en faveur des femmes dans la prostitution lors du débat du 5 février à la Chambre des Communes du Canada.

Étant moi-même une survivante de la prostitution, je constate que, bien que n’ayant pas été suffisamment préparé à aborder ce sujet complexe, le député a voulu démontrer le non-sens total que représente la défense du «droit» des hommes d’acheter l’accès au corps de femmes vulnérables. 

L’indignation suscitée par sa question posée à une députée en faveur du «travail du sexe» a révélé qu’il avait raison : il est clair qu’il ne s’agit pas d’un travail comme les autres.

Le cas de Gallese au Québec, où les services correctionnels sont allés à l’encontre du Code pénal qu’ils sont censés faire respecter (le projet de loi C-36, devenu la Loi sur la protection des collectivités et des personnes exploitées) montre combien il reste du travail à faire au niveau de la psyché collective et dans nos institutions. Depuis 2014, il est illégal d’acheter des services sexuels au Canada. Pourtant, les salons de massages et les clubs de danseuses avec isoloirs sont partout; ils obtiennent facilement des permis municipaux pour opérer.

L’agente correctionnelle (une femme!) de Gallese, le meurtrier de Marylène Lévesque, n’a pas pensé que ses «pulsions» étaient quelque chose qu’il devait apprendre à maîtriser et à comprendre.

Vous est-il possible d’imaginer comment nous, les survivantes, nous sommes senties en apprenant cela?

Il y a plusieurs questions que je souhaite voir nos députés et le grand public prendre en considération.

J’aimerais que les gens essaient de visualiser la prostitution comme leur occupation à plein temps et leur identité sociale. Je veux que les gens se demandent sérieusement quelle gymnastique mentale serait requise pour arrimer les normes du travail à l’industrie du sexe. L’«acte désigné» de la «profession» de prostituée (être sexuellement disponible pour les hommes) est, par sa nature même, du harcèlement sexuel en milieu de travail! Je mets quiconque au défi de nommer une autre profession légitime où les «travailleurs» ont besoin d’être aidés à «s’en sortir».

Je veux que les gens pensent au fardeau quotidien imposé à nos corps de femmes par les orgasmes masculins. Je veux que les gens grimacent à l’idée d’avoir 3, 5, 9, 15 étrangers les pénétrant (car c’est la quantité de clients quotidiens à laquelle une prostitution structurée, en intérieur, vous expose) tous les jours. Je veux que les gens se demandent si le consentement peut être acheté. Je veux que les gens considèrent l’argent comme un agent coercitif, et qu’ils conviennent que certaines choses doivent être protégées de la loi du marché.

Je veux que les politiciens se demandent qui sont ces personnes qui se font appeler «travailleurs du sexe» et qui plaident pour le «travail du sexe». Sont-elles la partie receveuse (dans son corps) des transactions ou organisent-elles la revente d’autres personnes? Combien de personnes savent que les propriétaires d’agences, les réceptionnistes, les dominatrices, les chauffeurs et les propriétaires de salons de «massage» se qualifient eux-mêmes de «travailleurs du sexe»? Pourquoi devrions-nous organiser et aménager les exutoires sexuels des hommes? Pourquoi n’auraient-ils pas à charmer et à plaire aux femmes afin d’accéder à une sexualité enthousiaste réciproque? Pourquoi ne nous soucions-nous pas du droit des femmes à une sexualité joyeuse et libre de toute contrainte? Je veux des réponses aux questions que la députée Collins ne pose pas.

Je veux que les gens comprennent que le fait d’être capable d’entrer en mode «pilote automatique» et d’éteindre ses sensations de douleur, de peur et de dégoût, c’est-à-dire d’entrer dans un état de dissociation, et de le faire tout en souriant et en feignant l’excitation (dissonance cognitive) n’est pas quelque chose à célébrer comme étant une qualité spéciale que posséderait une classe spéciale de femmes. La dissociation est un mécanisme de défense avec de sérieuses conséquences, et non pas une compétence professionnelle particulière!

La députée Collins doit sûrement savoir, au plus profond de son corps, qu’il n’y a pas de bonne prostitution. Elle doit savoir que personne ne devrait être obligé à des contacts sexuels non désirés avec des personnes non désirées, pour gagner de l’argent ou payer son loyer. À moins qu’elle considère qu’une catégorie particulière de femmes, qui n’est pas la sienne et qui ne lui ressemble en rien, doive être reléguée à cette fonction dans la société.

Je pense que nous devons nous éloigner le plus possible des discussions sur le soi-disant «choix» des femmes de se prostituer, car leur «choix» est déjà protégé par la loi, qui les dépénalise. Je le répète, il n’est pas criminel de se vendre soi-même au Canada. Je vous prie de faire preuve d’un peu de sens critique face aux affirmations des activistes pro «travail du sexe».

Il n’y a pas de «travailleuses du sexe» heureuses au Nigeria, tout comme il n’y a pas de «travailleuses du sexe» heureuses dans le Downtown East-Side de Vancouver. Parce que le «choix» est un privilège. Parce que la pauvreté et l’exploitation sexuelle ne sont pas joyeuses, loin de là. C’est une situation sombre et une usurpation d’identité. Elle ronge votre résistance et vous éloigne le plus possible de tous les rêves d’enfance que vous aviez pour vous-même.

Si une femme est prostituable, nous devenons toutes prostituables en tant que classe sexuelle.

Le député Viersen ne doit AUCUNE excuse aux femmes dans la prostitution. Il ne leur a en rien manqué de respect, il s’est plutôt préoccupé d’elles.

*Valérie Pelletier est aussi militante féministe abolitionniste, entrepreneure sociale et chanteuse