«Difficile de voir en quoi un étudiant peut, le plus sérieusement du monde, faire l’éloge de l’examen, conspué de tous. Il y a pourtant une beauté inéluctable à cette épreuve», indique Philippe Lorange.

Éloge et défense de l’examen

POINT DE VUE / C’était un matin d’avril, il n’y a pas si longtemps. Pour l’une des premières fois depuis longtemps, nous avions affaire à une splendide journée printanière. Il s’avérait que nous devions commencer cette matinée en s’enfermant entre quatre murs, sans fenêtre. Pendant plusieurs heures, nous étions des centaines d’étudiants à accomplir notre examen final, révisant, avant l’heure, nos notes de cours.

Il s’agissait de la dernière évaluation pour nombre d’entre nous : un sourire libérateur s’affichait sur les lèvres de plusieurs. Pendant l’épreuve, c’était le calme plat, chacun s’affairant à une ultime exigence intellectuelle mobilisant toutes les forces de la mémoire et de l’esprit d’analyse. Comme je ne suis pas surhumain ou «augmenté» par les technologies, j’ai besoin de quelques moments durant ce genre d’événement pour respirer. Alors que je levais les yeux de ma copie, je voyais tous ces camarades, penchés, à écrire, effacer, réécrire, dans le silence, ce précieux silence tant difficile à trouver. Puis je saisis à ce moment le génie de l’examen, tant décrié par les pédagogues patentés, avatars de réformes dévastatrices en éducation.

Difficile de voir en quoi un étudiant peut, le plus sérieusement du monde, faire l’éloge de l’examen, conspué de tous. Il y a pourtant une beauté inéluctable à cette épreuve. Car il s’agit justement de cela, avec l’examen : d’une épreuve, vilain mot anxiogène, qui insinue la possibilité de l’échec et, donc, l’existence d’une discrimination entre victorieux et perdants. Et comme nous connaissons le proverbial combat de notre époque contre toutes les formes de discrimination, l’examen ne passe pas le test — sans mauvais jeu de mots. Il serait désuet, inefficace, mal pensé. 

Malgré tout, j’affirme que celui-ci engage l’étudiant dans une ascèse remarquable. Pendant plusieurs jours, nous nous devons de nous couper le plus possible de toute distraction, donc des écrans : l’examen exige une saine déconnexion de quelques jours pour reposer l’esprit et le concentrer à la seule chose qui compte, soit la rétention du savoir appris en classe. On révise ses notes une à une, on les réécrit pour les graver dans la mémoire, on les répète et les répète, puisque oui, l’apprentissage ne se fait que par la répétition, et rien d’autre. La solidarité estudiantine s’organise : untel a de la difficulté à comprendre une notion, et immédiatement, spontanément, sans hésitation, cette jeunesse dite «individualiste» se précipite à son secours. La motivation et les mots d’encouragement du groupe empêchent l’émergence de l’accablement. L’humour est de la partie : il faut savoir prendre, même dans les moments les plus sérieux, les choses à la légère.

J’affirme que l’examen est un exercice fondamental qui oblige l’élève à retenir le savoir enseigné et à apprendre ce qu’est le véritable travail intellectuel. Et puis, le soleil ne se fait-il pas plus radieux à la sortie d’un tel exercice? Même la pluie et l’éternelle grisaille se font plus gaies. N’a-t-on pas le goût de profiter du reste de la journée, avec ses amis, à converser des questions de l’examen qui furent confuses, de l’actualité (passionnés de politique oblige), de nos lectures, de nos réflexions en gestation, des projets pour l’été, puis de la joie de s’être rencontrés? L’examen est une richesse, dernier rempart de l’éducation édificatrice : sachons le préserver, lui faire l’éloge, et le défendre face aux lubies du moment.