Éditorial

Churchill Falls: suite et (espérons-le) fin

Cette énième défaite juridique sera-t-elle celle qui fera accepter à Terre-Neuve qu’il n’existe aucune bonne raison de rouvrir le contrat de Churchill Falls?

C’est la grâce que l’on se souhaite à tous, en tout cas. Car non seulement la Cour suprême vient de (re)confirmer que rien ne force Hydro-Québec à renégocier cette entente, mais quiconque examine les faits avec 2 cents de bonne foi doit constater que la morale, en plus du droit, est clairement du côté québécois.

En 1969, la Churchill Falls Labrador Corporation (détenue par Terre-Neuve) et Hydro-Québec ont signé une entente longuement négociée en vertu de laquelle Hydro s’engageait à acheter presque toute l’électricité qui serait produite à la centrale des chutes Churchill. Le prix, fixé à l’avance à 0,3 ¢ le kiloWatt-heure pour 40 ans, avec une option (dont Hydro-Québec s’est prévalue) de 25 ans supplémentaires à 0,2 ¢/kWh, ce qui nous amène en 2041. Si ces tarifs étaient déjà bon marché à l’époque, ils sont devenus complètement dérisoires depuis, ce qui permet à Hydro-Québec d’engranger de très fort profits en revendant cette électricité. C’est ce qui enrage Terre-Neuve depuis des décennies, et a tenté par tous les moyens de faire rouvrir l’entente, perdant un total de 18 recours juridiques.

Le plus haut tribunal au pays vient de trancher sur l’aspect juridique de la chose, confirmant la validité du contrat. Et c’est tant mieux, car Churchill Falls est un de ces cas où le droit et la morale s’alignent parfaitement.

Certes, le tarif fixe s’avère maintenant une formidable source de profit pour Hydro-Québec alors que Terre-Neuve n’obtient essentiellement que des miettes. Mais à la signature du contrat, ce tarif fixe représentait (en partie) un risque pour la société d’État québécoise, qui n’avait pas besoin de cette énergie, et une assurance pour Terre-Neuve. À l’époque, l’industrie nucléaire naissante faisait entrevoir une électricité abondante et à bas prix. Il était impossible de prévoir le choc pétrolier qui, dans les années 70, allait faire exploser les prix de l’énergie. Le tarif fixe sur lequel se sont entendus Terre-Neuve et le Québec assurait que le projet serait rentable pour la première — pas par beaucoup, mais quand même.

En outre, Hydro a consenti une longue série de garanties à sa partenaire, qui à l’époque était une petite province pauvre (c’était avant la découverte de gisements pétroliers au large de ses côtes) et sans expertise technique des barrages, afin d’amadouer les banquiers : différentes formes de garanties de prêt, la possibilité de hausser les prix si le budget de construction du barrage était dépassé, garanties contre des hausses de taux d’intérêts, couverture partielle des fluctuations des taux de change (les emprunts furent faits sur les marchés américains), reconstruction à la charge d’Hydro-Québec si une catastrophe détruisait le barrage, etc.

Bref, Hydro assumait pratiquement tous les risques, et le projet n’aurait pas levé de terre autrement. Or il y a une vieille règle en affaires qui dit que la répartition des profits doit refléter la répartition des risques. Si vous achetez 5 % des actions d’une compagnie à 1 $ l’action et que, un an plus tard, ces parts valent 100 $, vous ne pouvez pas demander aux autres actionnaires de vous vendre des parts supplémentaires à 1 $. Et vous n’en êtes aucunement lésé : pour avoir droit aux profits, il fallait prendre le risque au départ.

Churchill Falls est un de ces cas où le droit et la morale s’alignent parfaitement

Éditoriaux

Migrants : changement de ton

Ce n’est pas seulement par souci d’efficacité et de justice que le gouvernement Trudeau veut augmenter la cadence du processus d’expulsion des demandeurs d’asile. Il tente également de prévenir les coups de ses adversaires qui n’hésiteront pas à exploiter ce thème pour faire des gains dans l’électorat.

Le rendez-vous électoral de l’automne 2019 incite les troupes libérales à corriger les éléments qui pourraient nuire à leur campagne et à leur réélection.
La façon dont le gouvernement Trudeau a géré le dossier du flux de migrants l’expose à des critiques.

Il suffit de suivre ce qui se passe chez le voisin américain en prévision des élections de mardi pour voir que le délicat et sensible dossier des migrants est explosif et peut devenir fort embarrassant en campagne électorale, même de ce côté-ci de la frontière.

Certains politiciens, au Canada, aux États-Unis et en Europe, n’ont aucun scrupule à démoniser les demandeurs d’asile, à nourrir les préjugés et les craintes à leur égard pour mobiliser leurs partisans et gagner des votes.

Aux États-Unis, la caravane de migrants ne pouvait avancer à un meilleur moment pour Donald Trump et le Parti républicain. Le président américain a accusé le Parti démocrate d’encourager «des millions d’étrangers illégaux à enfreindre nos lois et violer nos frontières et submerger notre pays».

Trump soutient que les caravanes sont composées de «très mauvais malfrats», de membres de gangs, de combattants coriaces. Il parle d’invasion, d’assaut contre le pays. Rien de moins.

Trudeau et ses troupes n’échapperont pas à ce type de discours alarmiste. Ses adversaires diront que les frontières du Canada sont devenues des passoires. Ils prétendront que les migrants sont un danger à la sécurité du pays, à son identité. Ils maintiendront qu’ils représentent une charge financière trop importante pour les contribuables canadiens.

«À ceux qui fuient la persécution, la terreur et la guerre, sachez que le Canada vous accueillera». Ce message d’hospitalité lancé par Justin Trudeau est depuis janvier 2017 utilisé par ses opposants pour montrer l’amateurisme et l’angélisme du premier ministre dans le dossier des migrants.

Même si le gouvernement semble durcir le ton en annonçant qu’il expulsera davantage de migrants illégaux — il fixe la cible de 10 000 renvois de demandeurs déboutés par année — les conservateurs estiment qu’il a perdu le contrôle, qu’il doit en faire encore plus pour freiner l’afflux de réfugiés à la frontière.

«Il faut bloquer l’accès», a affirmé le député Pierre-Paul Hus qui s’inquiète de la facture liée à l’accueil de réfugiés.

Du côté du NPD, le ton est aussi au reproche, mais pour l’inverse. On redoute que l’objectif soit d’expulser le plus grand nombre de personnes, d’atteindre un quota sans discernement. Le NPD craint que la compassion disparaisse.

Il ne faudrait pas s’étonner qu’au cours des prochains mois, le gouvernement Trudeau tente de tenir un discours d’ouverture tout en se montrant plus ferme en resserrant certaines règles.

Le même phénomène s’est produit au Québec.

L’approche des élections avait également incité le gouvernement Couillard à corriger le tir. Jean-François Lisée qualifiait les migrants «d’invités» de Trudeau. François Legault doutait de la capacité financière du Québec d’accueillir «ces gens-là».

Ce printemps, Philippe Couillard s’était tout à coup montré plus revendicateur auprès d’Ottawa. En 2017, il avait ouvert le stade olympique pour les migrants. À six mois des élections, il avisait Ottawa que le Québec n’avait plus de place, que les services d’accueil étaient saturés.

Le chef jugeait qu’il valait mieux fermer un peu la porte.

Éditorial

Mieux protéger les retraités

ÉDITORIAL / La compassion et les bonnes intentions sont peu utiles pour payer l’hypothèque et l’épicerie des retraités dont la rente peut fondre de 15, 20, voire 30 % lorsque leur ancien employeur déclare faillite et que le régime de retraite est déficitaire. Ottawa doit légiférer pour mieux les protéger.

Des milliers de personnes qui ont pris leur retraite après avoir œuvré des années chez Sears, à l’usine Papiers White Birch à Québec, à la minière Cliffs sur la Côte-Nord ou au Labrador, chez Nortel, chez le fabricant d’électroménagers Mabe, ont réalisé durement que la rente promise peut être réduite comme une peau de chagrin le jour où leur ex-employeur est acculé à la faillite et que le régime de retraite manque de fonds.

D’autres pourraient vivre le même cauchemar.

Lorsqu’ils sont dans l’opposition, les parlementaires sont sensibles aux revendications des syndicats et des ex-employés qui réclament une révision de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies et la Loi sur la faillite et l’insolvabilité afin que les retraités soient moins pénalisés en cas de faillite. 

Au pouvoir, les gestes concrets tardent cependant à venir. La situation est pourtant décriée depuis plus de 20 ans.

Le Syndicat des Métallos reprend ces jours-ci le bâton du pèlerin pour convaincre les députés fédéraux d’appuyer ce printemps un projet de loi privé déposé par le Bloc québécois (le NPD en a aussi proposé un) afin que les retraités se hissent plus haut dans les rangs des créanciers en cas de faillite.

«Entre le premier et le sixième palier de créanciers, il doit bien y avoir un juste milieu pour les retraités», fait valoir le coordonnateur du dossier chez les Métallos, Nicolas Lapierre.

Considérés créanciers ordinaires et non prioritaires, les retraités passent après le ministère du Revenu, les banques et les comptes de taxes des commissions scolaires et des municipalités. 

En 2009, lorsque des milliers de retraités de Nortel manifestaient à Ottawa pour réclamer une meilleure protection, Michael Ignatieff, alors leader du Parti libéral, avait affirmé que les élus devaient prendre le relais et faire le travail. À l’époque, le gouvernement conservateur estimait qu’il appartenait aux provinces de trouver une solution au problème rencontré par les retraités.

Certes, les provinces dictent les règles des régimes complémentaires de retraite. Mais en cas de faillite, la solution se retrouve dans la cour d’Ottawa. 

Ce printemps, dans le cadre du budget, le ministre libéral Bill Morneau a annoncé qu’il mènerait des consultations sur la façon de sécuriser les régimes de retraite en cas de faillite.

Il disait vouloir trouver un juste équilibre entre les droits des retraités, des prêteurs, des entreprises touchées par une faillite.

La tâche n’est pas simple. Il faut éviter que des retraités se retrouvent dans la dèche, mais il faut par ailleurs veiller à ce que de nouvelles règles ne provoquent pas une hausse indue des taux d’emprunts ou nuisent à une relance de l’entreprise en difficulté.

En prévision des élections de 2019, le temps serait bien choisi pour envoyer un signal fort.

Lors de la campagne électorale de 2015, les libéraux s’étaient engagés à rehausser les revenus de retraite des Canadiens. Ils ont bonifié le Régime de pensions du Canada et le Québec a finalement harmonisé son Régime de rentes du Québec à celui-ci. Ottawa a aussi rétabli à 65 ans l’âge de la retraite que les conservateurs avaient repoussé de deux années. 

Il reste à sécuriser les rentes provenant des régimes privés afin que des personnes âgées ne se retrouvent pas dans une situation financière précaire au point de devoir partir à la recherche d’un emploi à 70 ans. 

Éditorial

La part de Trump

ÉDITORIAL / Le massacre de la synagogue de Pittsburgh est-il la faute à Donald Trump? Et les colis piégés de la semaine dernière? L’influence des personnalités publiques est une question importante, mais on s’y prend généralement mal pour y répondre.

Les médias ont toujours le même modus operandi : on cherche sur les réseaux sociaux des filiations entre les auteurs des attentats et M. Trump (ou d’autres politiciens associés à la mouvance populiste). Cesar Sayoc, accusé d’avoir envoyé des bombes à CNN et à d’autres «ennemis» du président américain, appuyait ouvertement M. Trump et semblait partager son hostilité envers les médias traditionnels. L’homme qui serait derrière la tuerie de Pittsburgh, Robert Bowers, parlait des immigrants avec une rhétorique semblable à celle du président républicain («invasion») — même s’il ne le trouvait pas assez antisémite à son goût. Plus près de nous, on a aussi trouvé qu’Alexandre Bissonnette s’était beaucoup intéressé à la visite de Marine Le Pen au Québec.

Il est évident qu’en cherchant sur la page Facebook de gens violemment xénophobes, on trouvera des signes de sympathies à l’égard de politiciens anti-immigrants. Mais cela ne veut pas dire grand-chose. Rien n’indique que l’individu ne se serait pas radicalisé de toute manière. Son admiration pour tel ou tel politicien peut très bien n’être qu’un effet, pas une cause. Non, si les Trump de ce monde ont une part de responsabilité dans ces affaires, elle n’est pas au niveau individuel.

Il y a une quinzaine d’années, on ne voyait pas tous ces gestes (parfois tragiques) de xénophobie qui peuplent l’actualité d’aujourd’hui. La peur de l’Autre existait, bien sûr, mais les normes sociales réprouvaient l’intolérance. Ce racisme s’exprimait surtout en privé, et encore pas dans tous les cercles.

Or cette norme a manifestement changé. Depuis seulement deux ou trois ans au Québec (mais la tendance est la même ailleurs), nous avons eu droit à la tuerie de la mosquée, aux bannières «Remigration» et «Réfugiés non merci», aux «Saguenay ville blanche», à des messages haineux envoyés à des synagogues, à des femmes voilées qui se font invectiver dans la rue et à des mosquées vandalisées, sans rien dire des tonnes de propos vicieux qui s’étalent maintenant sans gêne sur les réseaux sociaux et dans certains médias.

Difficile de mettre le doigt sur ce qui a initié ce changement. Mais le fait est que les leaders de la mouvance populiste, qu’ils soient en politique ou dans les médias, y ont joué un rôle important. Quand M. Trump décrit (à répétition) les musulmans comme une menace et les immigrants latinos comme des «animaux», des «violeurs» et une «infestation», il contribue activement à normaliser la xénophobie. Quand certains acteurs de la radio de Québec disent et répètent que les musulmans sont «incompatibles» avec la culture occidentale et qu’aucun imam n’aurait jamais condamné le terrorisme jihadiste, ils contribuent à normaliser l’islamophobie. Inutile de multiplier les exemples.

Or quand une norme sociale change, la définition de ce qui est extrême change aussi. Ce qui était autrefois le fait d’extrémistes (les discours ouvertement racistes ou anti-immigrant) est maintenant devenu relativement commun, et ce qui était presque inexistant (les gestes haineux, parfois violents) est devenu le nouvel extrême.

En travaillant allègrement à changer cette norme, et en en profitant au passage, les politiciens comme Donald Trump, ainsi qu’une frange irresponsable du monde médiatique, ont aidé à créer un climat plus propice aux passages à l’acte.

C’est en ce sens, et pas à cause des liens (parfois ténus) qu’on leur trouve avec des terroristes, que ces gens-là ont «du sang sur les mains».