Éditorial

Écrire la loi avec les autochtones

ÉDITORIAL / Cela fait des générations qu’on attendait une annonce comme celle faite la semaine dernière par la ministre des Services aux Autochtones, Jane Philpott, et les chefs des Inuits, Métis et Premières Nations.

Parce que ça fait des générations que les peuples autochtones paient le prix de politiques sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle, qui déchirent leurs familles et leur identité. Un nouveau projet de loi sur les services à l’enfance et à la famille, élaboré conjointement par le fédéral et les représentants autochtones, doit donc être présenté au début de l’an prochain, nous apprenait-on.

M. Trudeau avait posé un geste audacieux en confiant un mandat exigeant à Jane Philpott, qui excellait comme ministre de la Santé. Jusqu’ici, elle lui donne pleinement raison. Elle a su gagner la confiance de ses vis-à-vis autochtones pour qu’ils s’associent à elle lors de cette annonce déterminante. C’était une étape importante sans laquelle ce projet ne pouvait aller de l’avant.

Mais le plus dur reste à faire, parce que l’élaboration de cette nouvelle loi implique une remise en question qui va beaucoup plus loin que les services sociaux. Il faut déconstruire un édifice au complet pour en construire un autre, sur de nouvelles fondations. Cela impliquera un transfert de pouvoirs de la machine bureaucratique fédérale vers les peuples autochtones. Et ça comporte des risques.

La ministre veut que ce soient les autochtones qui «occupent le siège du conducteur». Ce souhait est partagé, mais les autochtones ne veulent pas non plus que ce transfert se traduise par une abdication des responsabilités de la Couronne envers eux. Ce sera un exercice difficile, mais pas irréalisable, si la volonté politique est assez forte.

Au Canada, un enfant sur 130 est placé en famille d’accueil. Au sein des Premières Nations, Métis et Inuits, c’est un enfant sur 12. Pour espérer réduire cet écart intolérable, il faudra aller beaucoup plus loin qu’une réforme des services à l’enfance. Il faut améliorer les conditions de vie, combattre la pauvreté, reconnaître la valeur de leurs cultures.

Le gouvernement fédéral semble en bonne voie d’atteindre un objectif qu’il s’est fixé pour 2020 : éliminer tous les avis à long terme de mauvaise qualité de l’eau potable des réseaux publics dans les réserves. Un dossier comme celui-là, qui ne semble pas relié à celui de l’aide à l’enfance à première vue, aura en réalité un impact important sur le bien-être des communautés, et sur la détresse ressentie dans plusieurs d’entre elles.

Il n’y aura pas non plus de modèle unique qui conviendra à l’ensemble des nations. Les mécanismes à mettre en place devront tenir compte des caractéristiques de chaque peuple. Comme l’écrivait Cindy Blackstock, directrice de la Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations du Canada, on ne peut pas réduire un ensemble de peuples aussi vaste et diversifié à son plus bas dénominateur, pour se simplifier la vie.

Il faut d’une part réduire le besoin de recourir à des familles d’accueil en dehors des communautés autochtones, et d’autre part améliorer les conditions de vie des familles pour éviter qu’autant d’enfants aient besoin d’aide extérieure. Si on continue dans la voie actuelle, les besoins n’iront qu’en s’accroissant. La population autochtone grandit quatre fois plus rapidement que la population dans l’ensemble du pays. Nous n’avons plus droit à l’erreur. Plus maintenant.

La ministre veut que les autochtones «occupent le siège du conducteur».

Éditorial

Le meilleur est à venir?

ÉDITORIAL / Le ministre des Finances, Éric Girard, n’a pas tenté de rivaliser avec le père Noël dans son premier énoncé économique, et c’est très bien ainsi. Si le gouvernement caquiste veut faire une réelle différence en éducation et en santé, il aura besoin d’une bonne marge de manœuvre dans son budget du printemps. Il fait par ailleurs un choix judicieux en prévoyant 1,6 milliard $ afin que les entreprises augmentent leur productivité.

Des citoyens auraient bien sûr souhaité que le gouvernement de François Legault retourne dès maintenant plus d’argent dans leurs poches comme il l’a promis en campagne électorale.

La personne âgée de 70 ans qui doit se débrouiller avec un maigre revenu de 22 500 $ par année ne fera pas d’extravagance au prochain réveillon avec le soutien de 16 $ par mois que lui accorde le gouvernement. Le ministre Éric Girard, a beau dire qu’il s’agit d’un «ajout significatif», ce n’est pas avec un crédit d’impôt de 200 $ par année que la retraite deviendra dorée. 

Les personnes qui n’entrent pas dans la catégorie chouchou des caquistes — les familles et les aînés — constateront qu’il y a bien peu, voire rien pour elles dans cette mise à jour économique, à moins qu’elles ne puissent s’acheter un véhicule électrique.

Si elles vivent seules et dans la pauvreté, Québec n’accourt pas pour leur venir en aide. L’an dernier, le Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion suggérait pourtant de porter attention aux personnes âgées, mais aussi, aux personnes seules, aux autochtones et aux individus souffrant de maladie mentale. Les familles ont pu profiter du soutien des gouvernements précédents.

Le premier ministre Legault a indiqué lundi qu’il ne faut pas regarder de haut ce qu’on met dans le portefeuille des gens, qu’il ne faut pas l’opposer à la prestation de services publics. Il est possible, selon lui, de faire les deux. Il aura à le démontrer.

Les années d’austérité budgétaire du gouvernement Couillard ont fait réaliser à plusieurs Québécois qu’un accès rapide à des services professionnels pour les jeunes, des écoles sans moisissures, du personnel en nombre suffisant dans les établissements de santé, ça vaut plus souvent que des baisses d’impôt, de taxes ou de tarifs.

Mieux vaut donc que le gouvernement Legault joue de prudence et présente au printemps un premier budget et des mesures concrètes qui démontreront que l’éducation et la santé sont réellement ses priorités. Cela aurait été peu utile d’investir dès aujourd’hui dans des programmes ou des approches qui ne donnent pas les résultats escomptés.

Le gouvernement a par ailleurs profité de l’énoncé économique pour envoyer un signal fort et essentiel en matière d’économie. Il consacrera 1,6 milliard $ sur cinq ans pour inciter les entreprises québécoises à accroître leur productivité.

Il ne le fait pas en baissant bêtement le taux d’imposition — certaines entreprises pourraient en effet utiliser cette économie d’impôt pour accroître les dividendes de leurs actionnaires — mais bien en augmentant à 100 % le taux d’amortissement des investissements pour du matériel informatique, de l’équipement de production d’énergie propre, du matériel de fabrication et de transformation.

Souhaitons que les entreprises répondent positivement, qu’elles comblent au cours des prochaines années le retard de productivité qu’affiche le Québec par rapport aux autres provinces.

Augmenter la productivité et miser sur l’éducation enrichiront le Québec économiquement et socialement. Le gouvernement vient de poser un premier jalon important en soutenant les entreprises. Au printemps, il devra livrer la marchandise en éducation.

Éditoriaux

Pour en finir avec la maltraitance

Bien des «baby-boomers» et leurs proches doivent souhaiter ardemment que Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, réussisse. Qu’elle signe la fin des rapports accablants, troublants et répétitifs du Protecteur du citoyen sur le piètre traitement réservé aux personnes âgées dans certains CHSLD et certaines résidences privées.

Même si c’est elle, avec sa collègue Danielle McCann à la Santé, qui aura à défendre le bilan de son gouvernement en ce domaine dans quelques années, Marguerite Blais ne se défile pas et ne tente pas d’embellir la réalité.

La ministre admet sans hésitation que la maltraitance institutionnelle existe et elle la juge inacceptable.

Il aurait été difficile de le nier, diront certains. Le constat de la protectrice est clair.

Rappelons aussi qu’une demande d’action collective contre des CHSLD publics et privés a aussi été déposée cet été devant la cour supérieure par le Conseil pour la protection des malades.

Si Marguerite Blais est déterminée à combattre la maltraitance organisationnelle, ses collègues devront l’être tout autant.

Les vœux pieux ne suffissent pas et créer un «ordre professionnel» pour les préposés aux bénéficiaires n’est pas une panacée. Il faut également éviter d’attribuer toutes les difficultés au manque de personnel. Les CHSLD ont «manqué d’amour» bien avant les pénuries de préposés aux bénéficiaires.

Si des gestionnaires en sont venus à élaborer et à émettre des directives écrites pour guider les employés des CHSLD dans les tâches, les soins et les services qu’ils peuvent reporter ou annuler, il y a fort à parier qu’ils ne craignaient pas trop le courroux de Québec.

Ils ont coupé dans le personnel, dans les soins et les services. Qu’importe les risques de fonctionner avec des équipes réduites.Qu’importe si des personnes en souffrent et que leur dignité est atteinte.

Le premier ministre Legault a affirmé cette semaine que son gouvernement était déterminé à insuffler une bonne dose d’humanisme dans les soins prodigués aux aînés dans les CHSLD.

C’est urgent. Il doit aussi s’assurer que les ressources d’hébergement privées où vivent des milliers de personnes âgées deviendront aussi à la hauteur. Ce volet ne doit pas être occulté. Si la protectrice signale des lacunes importantes et persistantes dans les CHSLD, elle pointe également du doigt les résidences privées pour aînés.

Le public, les médias et l’opposition s’inquiètent du bain hebdomadaire et des patates en poudre dans les CHSLD, mais trop peu des 1800 résidences privées certifiées par les centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS).

Le gouvernement s’assure-t-il que les normes qu’il a fixées sont respectées? La protectrice constate là aussi du laxisme de la part de certains CISSS. La formation du personnel, la salubrité et la sécurité de certaines résidences accusent des manques importants sans que les CISSS ou les CIUSSS agissent systématiquement et avec vigilance pour faire respecter les normes prévues.

Des résidences sont incapables de suivre l’évolution des besoins des personnes hébergées. Pourtant, à un âge avancé, l’état d’une personne peut se dégrader rapidement. Un cas léger devient vite lourd. Des CISSS semblent peu s’en inquiéter. En dirigeant des patients âgés vers le privé, ils peuvent libérer des lits dans les hôpitaux et désengorger des urgences.

Marie Rinfret reconnaît que le ministère a resserré des critères. Elle note cependant qu’il subsiste des lacunes dans le contrôle de la qualité même si son bureau réclame des améliorations depuis six ans.

Espérons que Mme Blais et son gouvernement seront plus prompts à donner le coup de barre qui s’impose depuis trop longtemps.

Éditoriaux

Devrons-nous casser Facebook?

ÉDITORIAL / Dans un geste sans précédent, des parlementaires de neuf pays, dont le Canada, Singapour, la Belgique, l’Irlande, entre autres, ont tenu mardi à Londres un «Grand comité» pour questionner le patron de Facebook sur l’impact qu’a le réseau social sur notre système démocratique. Mark Zuckerberg n’a pas daigné se présenter, préférant déléguer un représentant pour répondre aux questions.

Quelques jours plus tôt, le parlement britannique a posé un autre geste dramatique, envoyant le Sergent d’armes procéder à la saisie de milliers de courriels et de documents impliquant des dirigeants de Facebook.

Ces neuf pays totalisent 400 millions de citoyens et près de 200 millions d’usagers. Les parlementaires ont signé une déclaration de principes qui affirme : «Il nous revient de créer un système global de gouvernance d’Internet qui pourra protéger les droits et libertés fondamentales des générations à venir.» Cette coopération internationale est le signe qu’une ligne a été franchie, et que le géant numérique aura de moins en moins de latitude pour remodeler le tissu social dans son seul intérêt.

Le monde numérique dans lequel nous évoluons désormais n’est pas le produit d’une évolution «naturelle, il est le résultat de décisions et d’un modèle d’affaires conçu expressément pour maximiser le profit d’une corporation. Les courriels saisis par Londres, qui doivent être rendus publics d’ici une semaine, vont saper encore plus les fondations — et ce qui reste de confiance — d’une société qui abuse d’un pouvoir quasi monopolistique.

À plusieurs reprises, depuis les débuts du réseau social, régulateurs et médias ont identifié ces pratiques abusives, soit l’accès incontrôlé par les développeurs aux données des abonnés et de leurs amis; et l’amplification du discours extrémiste, propice à l’«engagement» des utilisateurs sur la plateforme.

En 2009, quand le réseau comptait 500 millions d’usagers, La Commissaire à la vie privée du Canada, Elizabeth Denham — qui occupe aujourd’hui le même poste pour la Grande-Bretagne — publiait un rapport identifiant ces problèmes. En 2011, la Federal Trade Commission aux États-Unis arrivait aux mêmes conclusions.

Pourtant en 2015, le Guardian révélait que malgré ces avertissements, un développeur avait amassé les données sur 87 millions d’usagers.  Et cette année, on apprenait que ces pratiques ont servi à altérer le déroulement des élections aux États-Unis et du référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne. Si des régulateurs pouvaient prédire ces problèmes depuis 10 ans, comment se fait-il que les dirigeants de Facebook, bien mieux placés, n’aient rien fait avant qu’il soit trop tard?

Parce que cela va à l’encontre du modèle d’affaire qu’ils ont choisi.  

La déclaration signée cette semaine stipule que les compagnies de technologie doivent rendre des comptes aux usagers et reconnaître l’autorité des législatures nationales et des autres organes de la démocratie représentative.

Le grand comité n’engage pas encore les pays eux-mêmes. Ce sont des parlementaires qui ont uni leurs ressources pour s’attaquer à un problème qui dépasse leurs frontières respectives. Mais ils tracent une voie que leurs gouvernements suivront pour élaborer des règles communes, et mettre fin à une dérive qui a beaucoup trop duré.

Lors des audiences, le député néo-démocrate Charlie Angus a évoqué le recours à des mesures antitrust. Il est plus que temps.