Éditorial

Une presse plus... fragile que jamais

ÉDITORIAL / Ce n’est pas tous les jours que les patrons de La Presse, de Québecor, et de Power Corp se croisent en commission parlementaire. Cela a donné lieu à des échanges parfois surréalistes, mercredi, autour du projet de loi 400.

Mais les sujets abordés avaient peu de choses à voir avec l’objet réel de la loi, qui se résume à une question : est-il justifié pour l’Assemblée nationale de disposer d’un droit de regard sur la propriété du quotidien?

Il ne s’agissait pas de savoir s’il doit  devenir un organisme à but non lucratif — cela viendra plus tard —, ni de se prononcer sur la ligne éditoriale qu’il a suivie ou celle qu’il suivra, ni de connaître l’ampleur de ses pertes.  Pourtant, c’est surtout de cela dont il a été question.

Les critiques les plus féroces sont venues de Pierre Karl Péladeau, qui a qualifié la procédure de «subterfuge», de «forcing» et condamné «l’incompétence de sa direction».  Il s’est offusqué que ses vis-à-vis de La Presse aient prétendu qu’il ne dévoile pas les résultats de ses journaux. «Je les ai devant moi, à la page 5» a-t-il dit, brandissant les résultats annuels de son entreprise.

C’était du meilleur effet. On voit que les revenus des journaux sont en perte de vitesse, comme partout ailleurs. Près de 10% de recul pour l’exercice 2017, une tendance qui s’accélère. Le bénéfice avant intérêts, impôts et amortissement, quant à lui,  a reculé de 58% . Des données que ne divulgue pas Power Corporation. Impossible, par contre, de savoir dans quelle mesure les quotidiens bénéficient des achats de publicité par les autres composantes de Québecor Media. C’est normal pour n’importe quelle entreprise commerciale. Et ça devrait l’être pour La Presse aussi.

Il faut un peu de front, malgré tout, pour prétendre qu’une loi, adoptée voilà un siècle pour régler un problème de succession, justifierait un droit de regard sur une entreprise privée dans laquelle l’État n’a jamais investi un sou. L’Assemblée nationale, à ce qu’on sache,  n’a jamais cru bon mettre son nez dans les affaires de Videotron, rachetée grâce aux milliards $ de la Caisse de dépôt.

Québec a modifié  sa loi sur La Presse, en 1967, quand Power Corporation en est devenu propriétaire, pour s’assurer que le journal continue d’appartenir à des intérêts québécois. La même volonté motivait le partenariat entre la Caisse de dépôt et Quebecor pour l’achat de Videotron.

C’est là où doit se situer notre préoccupation. Mais aujourd’hui, ce n’est plus la propriété de La Presse qui risque de nous glisser entre les doigts, c’est celle de toute l’information. En 10 ans seulement, la moitié des emplois en journalisme se sont volatilisés, a rappelé mercredi Pascale St-Onge, Présidente de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN).

Ce chiffre est beaucoup plus alarmant. Le danger n’est pas que La Presse ou un autre journal passe aux mains d’étrangers, mais que Google et Facebook, s’accaparent les revenus de tous les journaux, ceux de Québecor inclus.

Les élus se sont fait un peu de capital politique lors de cette commission, c’est de bonne guerre, mais à peu près tous semblent réaliser l’enjeu et vouloir respecter une volonté qui est partagée par les syndicats. Il aurait certes mieux valu que M. Crevier se garde de faire la morale à Martine Ouellet — et vice-versa — ou que M. Desmarais évite de commenter la future ligne éditoriale d’un journal dont il se sépare. Mais sérieusement, là n’est pas le vrai problème.

Éditorial

Condamner la désobéissance civile, vraiment?

ÉDITORIAL / L’idée de départ de la Coalition avenir Québec était loin d’être mauvaise : dénoncer les violences altermondialistes qui, à n’en pas douter, viendront malheureusement «pimenter» le Sommet du G7 au cours des prochains jours, et réclamer que le fédéral dédommage les commerçants qui en seront victimes. Fort belle initiative. Il est juste dommage que la CAQ ait fait preuve de trop de rigidité idéologique pour faire passer sa motion.

Mardi, le député caquiste Éric Caire a déposé une motion proposant «que l’Assemblée nationale demande au gouvernement fédéral la pleine compensation, pour les commerçants et résidants de Charlevoix et de la grande région de Québec, pour les possibles pertes encourues par le vandalisme lors d’événements en marge du Sommet du G7 [et que l’Assemblée] dénonce tout recours au vandalisme et à la désobéissance civile lors de [ces] manifestations.» Comme il s’agissait d’une «motion sans préavis», elle avait besoin de l’unanimité pour être adoptée, mais le député solidaire Amir Khadir a décidé de la bloquer. Pas qu’il ne veut pas condamner les casseurs, dit-il, mais à cause de la référence à la désobéissance civile.

Difficile de savoir exactement ce qui s’est passé entre les deux partis avant que la motion ne soit présentée. Chez QS, on dit avoir proposé trois autres libellés à la CAQ mardi matin, dont un qui ne faisait que retirer les mots «désobéissance civile» mais gardait la dénonciation du vandalisme, ce que la Coalition aurait refusé. La CAQ, de son côté, n’a pas répondu aux questions du Soleil sur ses échanges avec QS, se contentant de dire «qu’il faut envoyer un message clair aux potentiels casseurs» et que «notre motion était la bonne».

Quoi qu’il en soit, il faut admettre que sur le fond, c’est M. Khadir qui a raison. L’auteur de ces lignes a beau trouver que les récriminations de QS et d’une grande partie de la gauche au sujet de la mondialisation du commerce sont spectaculairement mal fondées, il demeure que la désobéissance civile n’est pas une insurrection, c’est un geste non violent (même s’il peut mener à des arrestations). La plupart des définitions s’accordent sur ce point — du moins, celles des encyclopédies Universalis et Britannica, de même que celle de l’Encyclopédie de philosophie de Stanford.

Par exemple, les jeunes Afro-Américains des années 60 qui s’assoyaient dans les espaces réservés aux «Blancs», et refusaient d’en partir avant que la police ne les y contraigne, faisaient de la désobéissance civile. Les campagnes pacifiques de Gandhi pour que l’Inde acquière son indépendance de l’Empire britannique en faisaient grand usage. Idem de la Révolution de velours qui a marqué la fin du régime soviétique en Tchécoslovaquie.

Il est déjà étrange d’intégrer la condamnation d’une manière non violente de protester à une motion portant sur le vandalisme, les casseurs et les dégâts matériels. Il le serait encore plus que la CAQ se soit obstinée à l’y maintenir, si c’est bien ce qui s’est passé. Et même si l’on est en désaccord avec l’altermondialisme, il serait carrément absurde qu’un parlement élu «dénonce» une forme de protestation qui a mené à quelques-unes des plus grandes avancées démocratiques de l’Histoire.

Le Black Bloc et les autres casseurs doivent être condamnés pour ce qu’ils sont : des têtes brûlées trop centrées sur elles-mêmes pour accepter que d’autres visions, d’autres valeurs que les leurs ont une existence légitime. Mais il faut réaliser que la désobéissance civile et non violente ne fait juste pas partie de leur palette d’actions. Autrement, on risque fort de jeter le bébé avec l’eau du bain.

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Sport: l’abus, pire que le dopage

ÉDITORIAL / L’abus dans le sport, que les victimes soient des enfants ou des adultes, est une réalité sous-estimée. Les crimes commis par l’entraîneur de ski Bertrand Charest sont bouleversants, à cause du nombre de victimes et de la longue période pendant laquelle il a sévi, mais ne nous leurrons pas. Bertrand Charest, c’est la pointe de l’iceberg.

Il n’est pas question ici de faire le procès du monde du sport. Des milliers de parents, d’entraîneurs, d’ex-sportifs passionnés y consacrent leur vie, leur énergie, dans le seul intérêt des jeunes athlètes. Mais ils n’ont pas la formation nécessaire, la préparation pour dépister les abuseurs. Et les abuseurs seront toujours attirés par ce milieu où l’entraîneur jouit d’un grand pouvoir auprès de jeunes qui ne demandent qu’à être guidés, à se donner pleinement.

En 2016, le monde du football britannique a été bouleversé quand d’ex-joueurs victimes d’abus ont décidé de dévoiler leur identité, comme viennent de faire huit skieuses québécoises. Deux ans plus tard, plus de 800 personnes avaient porté plainte contre près de 300 accusés, pour des gestes remontant jusqu’aux années 70.

Au Québec, depuis deux ans seulement, plus d’une douzaine de dossiers ont été rapportés dans les journaux. Combien d’autres victimes souffrent en silence?

Cette semaine, quatre braves jeunes femmes, Geneviève Simard, Amélie-Frédérique Gagnon, Gail Kelly et Anna Prchal, nous ont interpellés, au nom de tous et toutes les autres, pour nous demander d’agir. Elles sont appuyées par l’Association canadienne des entraîneurs et d’autres organisations, dont B2dix, qui soutient les athlètes d’élite. 

Il a suffi de quatre mois, après l’arrestation de Ben Johnson, pour mettre sur pied la commission d’enquête Dubin, rappelle JD Miller, président et cofondateur de B2dix. «Mais depuis 1988, combien d’abus sexuels, physiques ou mentaux ont été commis? Où est le changement?» demande-t-il avec raison.

Le sport est aussi propice à l’abus et au harcèlement qu’il l’est au dopage, et il faut une structure appropriée pour assurer la protection des jeunes et des athlètes, qu’ils soient de simples amateurs ou de niveau olympique. Les quatre skieuses, appuyées par quatre organisations, ont proposé un plan d’action concret, en commençant par des lignes directrices sur les normes et les pratiques. Le plan prévoit des programmes de formation, pour les athlètes, les associations, les entraîneurs. Il prévoit que le financement public des organisations sportives soit conditionnel à la mise en œuvre de ces programmes.

Mais surtout, il faut mettre sur pied un organisme indépendant chargé de recevoir les plaintes et de faire enquête. Et les organisations doivent s’engager à lui confier cette responsabilité. C’est la clé, car une victime doit pouvoir trouver de l’aide en dehors de l’organisation sportive, qui risque de ne pas avoir la neutralité nécessaire pour jouer ce rôle, quelle que soit la bonne volonté des responsables.

C’est à nous, ici même au Québec, qu’il revient de donner l’exemple, pour inciter les autres provinces et le fédéral à emboîter le pas. Des systèmes semblables existent déjà en Australie et en Grande-Bretagne.

Le ministre Sébastien Proulx est au courant de ces demandes depuis quelques mois. Il n’a pas encore toutes les réponses, mais il doit mettre en branle dès maintenant le processus qui nous donnera ces outils, d’ici 2020 au plus tard. 

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Amendes impayées: la vraie cible

ÉDITORIAL / L’histoire de Valérie Brière, cette mère monoparentale en prison pour amendes impayées, est bouleversante. Pour illustrer jusqu’à quel degré d’aberration une bureaucratie sans âme peut se rendre, il est difficile de trouver mieux. Mais contrairement à ce que plusieurs intervenants ont conclu, nous ne croyons pas que ce cas est une bonne raison d’abolir l’emprisonnement pour les tickets impayés. C’est ailleurs qu’il faut agir.

Entre 2001 et 2006, Mme Brière était itinérante. Pendant cette période, elle a cumulé 2120 $ d’amendes pour avoir mendié, fait du squeegee et uriné en public. Elle avait participé à un programme de la Ville de Québec pour effacer sa dette, notamment par des travaux compensatoires et en retournant aux études. Mais «la vie», notamment deux jeunes enfants et un épisode de violence conjugale, a fini par l’empêcher d’adhérer au programme. Ne pouvant toujours pas payer, Mme Brière a été condamnée à un peu plus de trois mois de prison.

La Clinique Droit de cité met maintenant de l’avant son cas pour réclamer un moratoire sur les peines de prison pour amendes impayées. Mais le maire Régis Labeaume estime que le programme de la Ville est suffisant : «Il faut que les gens se forcent pour se refaire, qu’ils participent», a-t-il dit.

Le fait est qu’il est toujours hasardeux d’évaluer une politique à travers le prisme d’un cas unique. De manière générale, la possibilité d’emprisonner un mauvais payeur est un outil judiciaire qui peut être à la fois utile et juste, bien qu’il s’agisse d’un dernier recours. Si un contrevenant n’a pas les moyens d’acquitter sa dette envers la Ville, il doit toujours avoir l’option de payer autrement — les «travaux compensatoires». Mais si quelqu’un est trop pauvre et refuse les travaux, qu’est-ce que la Ville est supposée faire? On ne peut pas laisser des gens s’en tirer de cette manière alors que les autres citoyens honorent leur dette d’une manière ou d’une autre. Cela violerait des notions de justice élémentaire et, pour cette raison, l’emprisonnement pour amendes impayées doit rester une possibilité, au moins dans certains cas.

Afin d’éviter que d’autres histoires comme celle de Mme Brière ne surviennent, il faut agir en amont : de toute évidence, il ne donne pas grand-chose de multiplier les amendes aux itinérants. Des chercheurs ont récemment analysé plus de 3700 amendes remises par la Ville de Québec entre 2000 et 2010 à des sans-abri — ivresse publique, mendicité, squeegee, etc. La majorité n’ont reçu que deux ou trois tickets, signe que l’itinérance est (heureusement) souvent passagère. Mais le tiers d’entre eux en ont reçu suffisamment pour cumuler plus de 1000 $ de dette, et même plus de 5000 $ dans 10 % des cas. Pour tout dire, un de ces itinérants s’est même rendu à 48 000 $ d’amendes impayées!

Imaginez un peu : d’un côté, on leur demande de se prendre en main mais, de l’autre, on leur colle tellement d’amendes que le jour où ils décident de remettre leur vie en ordre, la première chose qui les attend est une facture qu’ils n’ont pas les moyens de payer, ou de longs travaux compensatoires, ou encore quelques mois de prison. On tenterait d’inventer un pire incitatif à sortir de la mendicité qu’on n’y parviendrait probablement jamais.

Il faut trouver une meilleure manière de gérer l’itinérance à Québec que de multiplier les contraventions. C’est (beaucoup) plus facile à dire qu’à faire, on en convient, mais abandonner une pratique manifestement contreproductive n’a rien de bien sorcier. Ce serait déjà un début.