Éditoriaux

Politiques en quête de réalité

La Cour supérieure de l’Ontario a jugé inconstitutionnelle, lundi, une loi adoptée à toute vapeur par le gouvernement conservateur de Doug Ford pour réduire la taille du conseil municipal de Toronto au beau milieu de l’élection municipale. En s’immisçant ainsi dans le processus électoral, le gouvernement provincial porte atteinte à la liberté d’expression tant des candidats que des électeurs torontois, a statué le juge Edward Belobaba.

La loi réduirait le nombre de conseillers municipaux et double pratiquement le nombre moyen d’électeurs par district, qui passerait de 61 000 à 111 000. Dans une ville comme Québec, un tel conseil ne compterait plus que cinq conseillers...

Un des reproches faits par la cour au gouvernement provincial est l’absence d’arguments factuels pour appuyer la décision elle-même, et le caractère d’urgence qui justifie une telle intrusion dans une élection en cours.

Ce qui nous ramène à l’élection en cours au Québec et aux propos de François Legault sur l’immigration...

Non, François Legault n’a rien d’un Doug Ford, Dieu merci — n’en déplaise à M. Couillard — mais il y a un parallèle à faire entre l’absence de données concrètes invoquées par le premier ministre ontarien pour justifier son attaque, et la même faiblesse des arguments de M. Legault pour brandir l’épouvantail de la disparition du français, et ses tentatives pour lier cette peur existentielle à l’immigration.

Le lien entre ces deux questions est beaucoup plus ténu que veut le laisser croire le leader caquiste, et les chefs politiques seraient beaucoup mieux avisés de se renseigner avant d’agiter un tel drapeau rouge pour gagner des votes. Le meilleur antidote à la peur reste la lucidité et une information bien documentée.  Comme plusieurs l’ont souligné, par exemple, il faut regarder plus loin que les nouveaux arrivants eux-mêmes, et évaluer l’intégration des deuxième et troisième générations qui les suivent. 

Le chef péquiste Jean-François Lisée a évoqué la possibilité de laisser le vérificateur général  faire des recommandations, «en fonction de nos besoins d’emploi et de notre capacité d’intégration». On peut se demander en quoi l’expertise du Bureau du vérificateur est appropriée pour trancher cette question, mais sa suggestion a au moins le mérite de vouloir faire pencher la balance un peu plus du côté de l’objectivité, bien qu’il s’empresse de décréter que «le chiffre du succès, les premières années, va être moins de 50 000, parce que ça, c’est l’échec».

Si les politiques d’immigration ne donnent pas les résultats escomptés, ce n’est un problème que l’on peut nécessairement régler à travers le seul nombre d’immigrants que nous recevons, d’autant plus qu’à ce chapitre, la province se classe en-dessous de la moyenne canadienne. 

Une politique qui n’est pas appuyée sur des faits objectifs ne fera que créer plus de problèmes en aval. 

En voulant s’attaquer au conseil municipal de Toronto sans autres motifs que de régler ses comptes et imposer sa volonté, le premier ministre Doug Ford fera perdre du temps, de l’argent et de l’énergie à sa province. 

Lundi, il a annoncé son intention de déposer à nouveau le même projet de loi, assorti cette fois d’un recours à la clause nonobstant et le maire de Toronto, John Tory, a de son côté l’intention de tenir un référendum sur cette même question. En bout de ligne, personne n’en sortira gagnant. 

Éditoriaux

Et délivrez-nous du président...

Si un «haut responsable de la Maison Blanche» s’autorise à publier une lettre anonyme dans le New York Times pour dire qu’il participe à la «résistance» contre le président des États-Unis, c’est le signe que son entourage commence à se préparer, voire à espérer, la chute du régime et le début de l’après-Trump.

Pourquoi faire coïncider ce témoignage avec la publication des premiers extraits dévastateurs d’un livre écrit par le journaliste Bob Woodward, qui décrit la même dynamique? Pourquoi courir un risque aussi grand si vous croyez que cette administration est en selle pour le reste de son mandat et qu’il est impossible de faire dérailler ce train?

Éditoriaux

Infirmières: des jours meilleurs?

ÉDITORIAL / Est-ce la fin des Émilie Ricard, ces infirmières débordées, épuisées au point qu’elles deviennent à leur tour malades parce qu’elles ne peuvent donner les soins requis aux trop nombreux patients dont elles ont la charge? En campagne électorale, tous les partis s’engagent à améliorer le sort des ces professionnelles de la santé appréciées du public. Les infirmières ont toutefois intérêt à ne pas baisser la garde.

Beaucoup d’espoir est mis dans les projets pilotes de ratio infirmière-patients sécuritaire lancés ce printemps (d’autres débuteront plus tard cet automne) par le ministre Gaétan Barrette et la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ).

Éditorial

L’érosion de la vérité

ÉDITORIAL / Internet est un champ de bataille où des groupes clandestins luttent pour manipuler l’opinion publique. Le problème est bien réel et il cause de l’inquiétude des deux côtés de l’Atlantique.

Hier à Washington, la directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg et le directeur général de Twitter, Jack Dorsey, avaient accepté de comparaître devant la Commission sénatoriale du renseignement, pour discuter de l’interférence de la Russie aux dernières élections. Les dirigeants de Google ont refusé de se présenter à cette même tribune.

En France, le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) viennent de déposer un rapport sur le même sujet : Les manipulations de l’information — Un défi pour nos démocraties. Ce document identifie les ingrédients d’une «menace qui vise à miner les fondements de notre démocratie», à laquelle la crise que traversent les médias n’est pas étrangère. 

Ceux qui veulent créer la confusion, nourrir la division ont «d’autant plus de chances d’aboutir que le paysage médiatique est éclaté, avec des médias traditionnels faibles, suscitant la défiance d’une partie de la population, et une variété de vecteurs populistes et conspirationnistes», affirme le rapport.

Le raffinement des technologies risque d’amplifier encore plus ce problème. Les outils d’édition de vidéos, qui permettent de reproduire fidèlement une apparence de réalité, permettront d’injecter du contenu capable d’influencer le marché boursier, ou les débats politiques. Il sera de plus en plus difficile de tracer la ligne entre le faux et le réel, entre la vérité et le mensonge. 

À première vue, on croirait que plus on est informés, meilleures seront nos décisions. Mais c’est faux. Être plus informés n’est pas la même chose qu’être mieux informés, souligne le rapport français. Lorsque nous sommes submergés d’informations de mauvaise qualité, prendre une bonne décision devient quasiment impossible. 

C’est là-dessus que misent les acteurs qui veulent miner un État, une société. Leurs tentatives seront d’autant plus efficaces si elles s’appuient sur une perte de confiance envers les institutions. Et les réseaux sociaux, par leur nature même jouent un rôle déterminant pour saper cette confiance.

Leur modèle d’affaires est «optimisé pour le profit plus que la vérité», rappelle le rapport. Les revenus de Facebook dépendent en effet de l’engagement de ses usagers. Un contenu nuancé, réfléchi, génère moins de réactions qu’un contenu provocant ou scandaleux.

De tous les médias, YouTube est l’un des vecteurs les plus dangereux. Une enquête du Wall Street Journal avait démontré, en début d’année, que le moteur de recherche, en s’alignant sur les opinions perçues de l’usager, dirige celui-ci vers des contenus plus extrêmes, plus radicaux.

À Washington, le ton s’est adouci envers les dirigeants. Mais le patron de Twitter, Jack Dorsey, a reconnu qu’ils n’étaient «ni prêts ni équipés pour l’immensité du problème», un problème qu’ils ont eux-mêmes créé. Facebook, Twitter ou Google ne pourront pas trouver la solution isolément, sans donner accès à leurs données aux chercheurs, sans inclure dans leurs structures, dans leurs processus les usagers dont ils tirent des milliards $. Et cette ouverture ne se fera que si on les y force par une loi, par une réglementation. 

«L’époque du Wild West dans les réseaux sociaux tire à sa fin», a prévenu le sénateur Mark Warner hier. Il ne reste plus qu’à souhaiter qu’il dise vrai.