Voir Mars et survivre

Cette bonne vieille boule de roc et d'eau à laquelle la gravité nous attache semble parfois bien petite, avec nos querelles et notre gaspillage. C'est peut-être pourquoi l'idée de s'en évader nous fascine autant. Pour la majorité d'entre nous les tweets de Chris Hadfield font amplement l'affaire, mais il y en a beaucoup qui rêvent de vivre eux-mêmes l'expérience.
Plus de 200 000 personnes se sont portées volontaires pour le projet Mars One, qui propose d'établir une mission permanente sur notre voisine planétaire. Même si on exclut ceux qui n'ont aucune intention de quitter la terre ferme, ça laisse quand même pas mal de mouches fascinées par une lumière qu'on agite devant elles.
Le premier tri vient d'être complété et il reste 1058 candidats, dont sept du Québec. Ce petit groupe inclut une jeune cégepienne de Saint-Éphrem, Audrey Roy, étudiante en Technologie physique à La Pocatière. Pour faire partie de la mission, il faut être prêt à tout sacrifier, littéralement, car Mars One n'offre pas le billet de retour.
Le groupe prévoit se financer grâce à des émissions de télé-réalité, des commandites, des mécènes et des entreprises liées au domaine spatial. Mars One ressemble plus à Occupation Double qu'à la Mission Apollo.
Mais comment dénigrer une si belle invitation au rêve et au dépassement? L'exploration fait partie de la condition humaine depuis les premiers pas de notre espèce. Malheureusement, et malgré toute la bonne volonté de l'équipe, elle n'a pas les moyens de ses ambitions.
Il a fallu 10 ans pour que Virgin Galactic soit en mesure d'offrir, cette année, cinq petites minutes d'apesanteur à ses futurs clients. L'équipe de Mars One, elle, veut envoyer des humains sur Mars, 150 fois plus éloignée de nous que la Lune, et ils devront y vivre le restant de leurs jours. Cela signifie que leur survie, à chaque minute de leur existence, dépendra de leur équipement: pour se protéger des radiations; pour la nourriture; pour l'air et pour l'eau. La roulette russe à chaque jour.
Une candidate française a confié qu'elle s'était « toujours sentie à l'étroit sur Terre... ». Qu'est-ce que ça sera quand elle se verra confinée à ses quelques arpents de sable, avec une boîte de conserve comme maison?
Pour établir une base sur la Lune, un projet aujourd'hui abandonné, la NASA avait anticipé des coûts de 100 milliards $. Mars One prévoit moins de 10 % de ce budget pour réaliser six missions préparatoires sur la planète rouge, puis l'assemblage en orbite terrestre du vaisseau qui transportera ultimement les premiers astronautes, dans une douzaine d'années.
L'entreprise est vouée à l'échec. Non pas que le projet soit mal conçu en soi, mais le défi technologique est d'une telle ampleur qu'il exige des moyens que seuls des États peuvent réunir. Et pourtant, ça n'est pas une raison pour abandonner. L'exploration de Mars aura lieu - c'est inévitable - et chaque effort sérieux est un morceau de plus qui aidera à compléter le casse-tête, un de ces jours.
Mais la réussite sera jugée d'après notre capacité à ramener sur Terre nos astronautes. Le défi n'est pas tant de se rendre sur Mars que d'en revenir. À notre époque, on doit pouvoir offrir mieux qu'une mission-suicide, qui transformerait Mars en cimetière.
Certains justifient cette approche en évoquant tous ces explorateurs qui ont payé de leur vie cette soif de découvertes. Mais il y a aussi eu des hommes comme Ernest Shackleton, qui a franchi 800 km dans un canot de sauvetage dans une mer démontée, au large de l'Antarctique, pour aller chercher du secours. Grâce à cet exploît tous ses compagnons, sans exception, ont pu être sauvés. Il y a trop des nôtres abandonnés à leur triste sort, ici même sur Terre, pour en envoyer d'autres mourir là-haut.