Victoire ou défaite?

Les électeurs suisses viennent de se prononcer, par référendum comme le permet leur constitution, contre «l'immigration de masse». Le vote, proposé par l'Union démocratique du centre (UDC), vise à instaurer des plafonds et des contingents annuels aux autorisations de séjour pour les étrangers, incluant les travailleurs frontaliers et les demandeurs d'asile.
La marge est si mince - 50,3 % - qu'on peut à peine parler d'une majorité. C'était néanmoins suffisant pour l'emporter, mais s'agit-il vraiment d'une victoire?
Le résultat provoque une onde de choc à travers l'Union européenne.
La Suisse n'est pas membre de l'Union, mais Berne a signé une centaine d'accords bilatéraux avec Bruxelles sur les transports, l'agriculture, l'éducation, etc. Ces accords permettent la libre circulation des biens et des personnes. Maintenant que le pays a fait savoir à l'Europe qu'il abandonne la libre circulation des personnes, l'Europe entend renégocier la circulation des biens.
Le choix des Suisses est vu comme un repli sur soi, à la limite de la xénophobie. Cette interprétation correspond à la façon dont l'UDC a mené cette campagne. Le parti a choisi de jouer sur ce terrain, invoquant «les trains bondés, les loyers et le prix des terrains en hausse, la perte de précieuses terres agricoles, la criminalité étrangère, la perte de l'identité culturelle à la tête de nos entreprises, la forte proportion d'étrangers à la charge de l'aide sociale...» Certaines affiches de l'UDC diabolisaient les nouveaux arrivants.
C'est donc une victoire de la droite, et elle est saluée comme telle par les autres partis européens de même tendance, du Front national français jusqu'au PVV de Geert Wilders, le parti d'extrême droite que les médias européens donnent gagnant aux prochaines élections européennes, dans les Pays-Bas.
Ce vote n'est pas sans rappeler nos propres débats autour de la charte des valeurs. Là aussi, «ce sont les régions les moins touchées par l'immigration et la libre circulation qui ont marqué le plus nettement leur volonté de les maîtriser», souligne le quotidien Le Temps, de Genève.
Mais les problèmes de la Suisse sont plus complexes que les nôtres. L'Europe est un vaste carrefour, et les mouvements de population entre pays sont plus fluides que sur notre immense continent. La Suisse compte le taux le plus élevé de population immigrante en Europe, près de 25 %. Et depuis plus de 20 ans, la croissance démographique provient exclusivement de l'immigration.
Ça veut dire que sans immigration, la population vieillirait rapidement. C'est la même chose chez nous. Grâce à l'immigration, la région montréalaise compte une proportion plus forte de jeunes adultes (33 %) que le reste du Québec (27 %).
Ce que veulent les partisans du oui au référendum suisse, c'est de gérer l'immigration comme le fait déjà le Canada, qui établit des limites sur une base annuelle. Ce n'est pas en soi un débat futile ou inutile, le problème vient surtout du ton que les groupes de droite ont donné à ce débat, de leur hostilité envers la population immigrante.
Et ça se complique parce que 70 % des échanges commerciaux de la Suisse, pivot de l'Europe, se font avec ses voisins. L'immigration aussi vient en majeure partie d'Europe, principalement de l'Allemagne, du Portugal et de la France, mais aussi de la Serbie et du Kosovo.
La libre circulation des biens et des personnes a pourtant profité à ce pays, où le bas taux de chômage, aux environs de 4 %, est presque l'équivalent du plein-emploi. C'est ça qui inquiète les milieux d'affaires suisses, qui ont besoin de main-d'oeuvre. Quelles seront les répercussions de ce référendum sur les échanges commerciaux? C'est là où cette victoire risque de se transformer en défaite.