Le juge Brett Kavanaugh et la Dre Christine Blasey Ford

Une femme et 13 hommes

ÉDITORIAL / Il y a 26 ans, Anita Hill paradait devant un comité sénatorial composé exclusivement d’hommes, tous de race blanche, et devant le pays tout entier, pour avoir dénoncé les abus de nature sexuelle commis par un candidat à la Cour suprême des États-Unis.

On voudrait croire que les choses ont changé, que quatre ans après le mot-clic #AgressionNonDenoncee au Canada, et un an après la naissance du mouvement #MeToo à l’échelle mondiale, une victime qui dénonce en 2018 des agissements semblables d’un autre candidat aurait eu droit à un meilleur traitement de sa plainte, à un examen par les corps policiers.

Mais le pouvoir politique aux États-Unis, et à peu près partout dans le monde, incluant chez nous, reste d’abord et avant tout patriarcal. Si l’enquête réclamée par la Dre Christine Blasey-Ford de la part du FBI n’a pas eu lieu, c’est parce que 13 hommes — c’est-à-dire le président Trump, le directeur du FBI et les 11 membres de la majorité républicaine — en ont décidé ainsi, comme l’a fait remarquer un sénateur démocrate pendant le témoignage de Mme Ford.

Le contraste entre son témoignage, émouvant, et celui du juge Kavanaugh, larmoyant, amer, ne pouvait pas être plus frappant. Qui pourrait croire que des deux, c’est elle qui a souffert le plus et le plus longtemps?

Quelques-uns ont observé jeudi qu’on n’aurait jamais remis en doute avec autant de vigueur les paroles d’un jeune garçon qui dénoncerait l’abus par un prêtre. Le témoignage de Mme Ford avait plus que des accents de sincérité, il correspondait au genre de souvenirs que laisserait un tel événement traumatique.

Beaucoup de flou sur les détails périphériques, comme la façon dont elle est revenue chez elle, mais beaucoup de précisions sur des détails sensoriels, et en particulier le «rire bruyant des garçons» pendant l’agression et devant ses tentatives pour s’enfuir, craignant qu’ils puissent la tuer, accidentellement.

Elle a aussi écarté toute possibilité d’erreur sur l’identité de ses agresseurs, «à 100 %». Ses réponses étaient posées, sans aucune animosité, même lorsque la procureure qui l’interrogeait au nom des 11 sénateurs républicains tentait de relever de possibles contradictions.

Ce témoignage restera gravé dans l’histoire du système judiciaire de nos voisins, mais il ne garantit pas pour autant un rééquilibrage du pouvoir, car les leçons d’Anita Hill n’ont pas eu une portée significative jusqu’ici sur ce processus, un quart de siècle plus tard.

La dignité que Mme Blasey-Ford a démontrée était à l’opposé de l’apitoiement manifesté par le juge Kavanaugh, et surtout de ses efforts pour détourner les questions, pour esquiver en interrogeant lui-même les sénateurs afin de gagner du temps.

D’autres femmes ont porté plainte, ont relaté avoir vécu de semblables abus par le même homme, mais elles ne seront pas entendues par la commission judiciaire, puisque la majorité républicaine entend entreprendre le vote dès aujourd’hui. Cette journée d’audiences a été télévisée à la grandeur de l’Amérique, mais elle ne visait qu’une seule personne — un homme — Donald Trump.

L’administration Trump est trop consciente qu’une épée de Damoclès pend au-dessus de la tête du président, et le contrôle de la Cour suprême est un atout qu’il ne peut pas se permettre de sacrifier. Quelle que soit l’optique, la popularité de cette décision, quel que soit le prix à payer, Trump fera tout pour placer Kavanaugh sur ce siège. Sa survie en dépend.