Baltej Singh Dhillon, premier policier de la GRC à porter le turban.

Un tour de plus...

ÉDITORIAL / Et c’est reparti. Il aura suffi que la mairesse de Montréal, Valérie Plante, montre un semblant d’ouverture à l’idée d’intégrer le hijab ou le turban à l’uniforme de ses policiers pour que le psychodrame sur les symboles religieux reparte de plus belle. Comme si la chose ne se faisait pas depuis plus d’un quart de siècle, tout près de nous, sans que cela pose problème…

Cette semaine, le conseiller municipal Marvin Rotrand a demandé à ce que le SPVM autorise ses agents à porter un turban ou un hijab (le foulard que portent certaines musulmanes). Mme Plante a indiqué qu’elle n’imposerait pas de ligne de conduite à son service de police, mais elle s’est dite «très ouverte» à l’idée et a indiqué que le SPVM avait une réflexion à faire à ce propos.

Il n’y avait pas besoin d’être oracle pour deviner ce qui allait suivre : nombre de politiciens et de commentateurs sont tout de suite montés aux barricades. «Ça va être beau», prédisait l’un d’eux, quand un policier sikh portant un turban arrêtera un citoyen d’origine indienne. «Pas de bon sens», s’indignait la députée péquiste Agnès Maltais. Et pour le chef de la Coalition avenir Québec François Legault, «il y [aurait] une apparence de manque de neutralité» chez des agents qui porteraient un turban ou un hijab.

Il y a des questions de sécurité qui sont soulevées, ici. C’est une évidence qu’un policier antiémeute, par exemple, doit absolument porter un casque, ce qui placerait un éventuel policier sikh à faire des choix. Mais ce serait une bien drôle de raison d’empêcher les sikhs de travailler dans toutes les autres branches de la police.

De toute manière, bien plus que les motifs sécuritaires, c’est la neutralité (perçue) de la police qui dérange, dans cette histoire. Or le fait est qu’à peu près n’importe quelle différence peut servir de motif pour remettre en question l’impartialité des forces de l’ordre. Un francophone qui se fait arrêter par un agent qui parle avec un accent anglais peut avoir l’impression d’avoir été traité injustement à cause de sa langue. Même chose d’une femme qui se fait arrêter par un homme. Ou d’un blanc qui se fait arrêter par un noir. Et vice-versa. Il y a évidemment des cas où ces impressions s’avèrent justes, mais personne n’en conclut pour autant que d’avoir des policiers provenant d’un certain groupe remet en question l’intégrité des forces policières. Personne ne présume d’office que des différences de sexe, de couleur ou de langue empêchent les policiers de travailler de manière professionnelle. Alors pourquoi a-t-on cette crainte quand il s’agit de signes religieux?

Il n’y a pas de bonne raison, et la preuve en est que l’expérience a été tentée dans bien des endroits sans provoquer de crise de confiance ou de déluge de plaintes. La Gendarmerie royale le fait depuis 1990 — Baltej Singh Dhillon, qui fut le premier, y travaille encore d’ailleurs. Les villes de Toronto, Calgary et Edmonton, entre autres, le permettent depuis des années. Le hijab est permis à la police de Londres, en Angleterre, depuis plus de 15 ans, de même que le turban (bien que cela vienne avec des restrictions, dans ce dernier cas). Même chose à New York et à Washington.

Et non, n’en déplaise à certains chroniqueurs, ça n’a pas été «beau» quand l’un d’eux a arrêté un citoyen d’une autre religion. Les vêtements qu’ils portent ne les empêchent pas de faire leur travail comme les autres, ni mieux, ni moins bien.

Si nous étions collectivement capables de deux sous de pragmatisme dans nos débats sur les symboles religieux, nous regarderions les expériences qui ont été tentées ailleurs et constaterions qu’elles ont dans l’ensemble bien fonctionné. Bien plus que les motifs.