Les parents d'Alexandre Bissonnette, jeudi, au palais de justice de Québec

Un semblant de sécurité

ÉDITORIAL / Même si Alexandre Bissonnette se retrouve en prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant 150 ans pour les actes odieux commis à la mosquée de Québec, le Canada ne sera pas immunisé contre les tueries. Des détraqués ne seront pas dissuadés pour autant de s’attaquer à des innocents pour un moment de gloire, et les préjugés et la haine dont est malheureusement victime la communauté musulmane ne se dissiperont pas plus rapidement si le meurtrier écope de 150 ans. L’effet dissuasif d’une peine record a des limites. Gare aux semblants de sécurité.

Il appartient au juge François Huot de déterminer quelle peine mérite Alexandre Bissonnette qui a tué six personnes en plus de blesser et bouleverser la vie de dizaines d’autres. La tâche du juge est très exigeante et fort délicate.

Où est le juste milieu pour l’auteur du carnage à la mosquée? Ce qu’il a fait est indéniablement horrible. Mais comment éviter de revenir à la loi du talion? Comment concilier les droits des uns et des autres?

Bissonnette est condamné à la prison à perpétuité. Il ne retrouvera jamais une liberté complète, il sera jusqu’à son dernier souffle sous le joug de l’autorité du service correctionnel, ont rappelé ses avocats. Faut-il le priver de tout espoir de libération conditionnelle ou rendre celle-ci possible dans 25 ans ou un peu plus, si bien sûr son état mental et son comportement ne représentent pas un risque pour la société?

«Toutes les familles des victimes veulent une peine exemplaire, le maximum que la loi permet», a signalé l’ex-président du Centre culturel islamique de Québec, Mohamed Labidi. 

Faut-il vraiment se rendre à 150 ans — soit l’addition de six périodes de 25 ans pour les six victimes de la tuerie- pour que la peine soit exemplaire? 

Le procureur de la Couronne a soutenu que la tuerie à la mosquée est «un œil au beurre noir, une cicatrice sur les valeurs protégées par notre société». Il a raison.

Par ailleurs, que le Canada, qui a aboli la peine de mort en 1976, se retrouve depuis 2011 avec un code criminel qui permet qu’une personne coupable de meurtre multiples soit emprisonné sans possibilité de libération conditionnelle non plus après 25 ans, mais 50, 75, 100, 125 voir 150 ans d’incarcération est également un œil au beurre noir et une cicatrice sur les valeurs de la société canadienne qui avait jusqu’en 2011 misé sur la réhabilitation et la réinsertion sociale des délinquants. 

En adoptant la Loi protégeant les Canadiens en mettant fin aux peines à rabais en cas de meurtres multiples, le gouvernement conservateur de Stephen Harper s’est inspiré des États-Unis-comme si ce pays pouvait être un exemple à suivre en matière de lutte à la criminalité et aux tueries de masse- plutôt que de recourir à des correctifs moins draconiens. 

Les avocats et le père de Bissonnette parlaient cette semaine d’une peine de mort «par incarcération», de «populisme pénal», de peine de mort déguisée qui éteint la moindre lueur d’espoir qui est la source de la vie. Dans une entrevue accordée au Devoir en mars dernier, le criminaliste Jean-Claude Hébert utilisait pour sa part l’expression «peine de mort à petit feu». 

Est-ce vraiment ce type de justice que veulent les Canadiens?

Depuis 1976, le taux d’homicide a diminué au Canada sans recours à la peine de mort et sans imposer des peines cumulatives qui dépassent l’espérance de vie des prisonniers. 

Les politiciens font des gains politiques en durcissant le ton et en se présentant comme les grands défenseurs de l’ordre même quand celui-ci n’est pas menacé. Mais que gagne la société canadienne avec ce changement d’approche, avec ce durcissement? Sans minimiser les gestes odieux des meurtriers, il faut se poser la question.