Un risque bien calculé

Depuis qu'il a été élu chef du Parti libéral du Canada, en avril 2013, Justin Trudeau n'avait pas posé de geste marquant sur le plan politique. Il s'est plus démarqué par son style, et quelques prises de position, sur le cannabis notamment, que par ses actions en tant que leader politique.
Pour cette raison, sa décision d'exclure les sénateurs du caucus libéral a pris tout le monde de court, en commençant par les sénateurs eux-mêmes, qui l'ont appris presque en même temps que le reste des Canadiens. Le geste est habile à plus d'un titre. Le chef libéral fait preuve de fermeté, d'audace et d'ouverture en étant le premier à offrir une proposition concrète susceptible d'amorcer un changement là où ses adversaires se retrouvent essentiellement dans une impasse. On peut reprocher à M. Trudeau d'avoir agi seul, mais c'est un moindre mal dans la mesure où son choix est bien perçu par ses troupes et par le public.
Les conservateurs en ont fait des gorges chaudes, mais ils sont mal placés pour lancer la moindre attaque. Leur crédibilité en ce qui concerne le Sénat est réduite à néant et s'il y a un dossier qu'ils devraient fuir comme la peste, car il peut leur exploser au visage, c'est bien celui-là.
De toute façon, pour souligner la rentrée parlementaire, c'est pas mal plus réussi que le spectacle offert par le ministre des Anciens Combattants, Julian Fantino, qui a trouvé le moyen d'insulter nos vétérans, une clientèle pourtant chère à son parti.
C'est donc un calcul astucieux de la part des libéraux : une bonne visibilité à peu de risque. À court terme, on ne verra pas de changement majeur, les sénateurs libéraux entendent le rester, caucus ou pas. Le coût politique de cette décision est donc peu élevé, mais la manoeuvre de M. Trudeau offre une occasion intéressante de changer les choses à l'intérieur d'un cadre constitutionnel qui, jusqu'ici, ne semblait pas le permettre.
Cela dit, il ne peut y avoir de réforme en profondeur du Sénat tant qu'on continuera d'ignorer la Constitution. Il n'y a aucun engouement pour une aventure constitutionnelle, mais en a-t-il déjà été autrement? Les changements annoncés par M. Trudeau représentent donc un compromis plus qu'acceptable, si on veut faire l'économie d'une psychose constitutionnelle à tout prix.
On en saura plus sur la marge de manoeuvre dont dispose le gouvernement fédéral pour modifier le Sénat quand la Cour suprême fera connaître sa position sur le renvoi soumis par le gouvernement Harper. Celui-ci veut limiter la durée du mandat des sénateurs à neuf ans et procéder par scrutin consultatif dans chaque province.
Le geste posé par M. Trudeau a le grand avantage de ne rien changer à la Constitution. Rien, en effet, dans notre loi constituante, ne dit que les sénateurs doivent ou non relever d'un parti politique. Comme on l'a dit, la décision prise par le chef libéral ne change pas grand-chose à court terme, mais pour la suite des choses, elle offre une avenue intéressante qui permettrait peut-être au Sénat de mieux jouer le rôle pour lequel on l'a créé.
Les conservateurs critiquent le fait que des sénateurs non élus seraient désignés par un comité lui-même formé de non-élus. Mais qui dit que les Canadiens ne sont pas prêts à tenter l'expérience d'un Sénat tenu à l'écart des factions politiques? Le jugement d'un premier ministre, conservateur ou libéral, qui récompense ses candidats déçus ou choisit des organisateurs de son parti pour s'assurer le contrôle de l'institution est-il vraiment une si bonne option?
Ce volet de la proposition risque-t-il de constituer un accroc à la sacro-sainte Constitution, on le saura à l'été ou à l'automne, mais en attendant, M. Trudeau a imprimé sa marque. Il était temps.