Kim Jong Un, président de la Corée du Nord, et Moon Jae-in, président de la Corée du Sud, entourés de leur femme respective, Ri Sol Ju et Kim Jung-sook.

Un rêve tout en couleurs

ÉDITORIAL / Ce ne sont pas les ambitions qui manquent dans la «Déclaration pour la paix, la prospérité et l’unification de la péninsule coréenne» adoptée à l’issue du sommet historique entre les chefs des deux pays, vendredi dernier.

Les deux leaders déclarent qu’il n’y aura «plus de guerre et ainsi, une nouvelle ère de paix a commencé». Les deux pays feront «des efforts conjoints pour atténuer les fortes tensions et éliminer pratiquement tout danger de guerre».

C’est ce que sont en droit d’espérer les quelque 80 millions de personnes qui vivent sur la péninsule et sur qui pèsent des menaces de conflit armé depuis des décennies. Les deux pays s’entendent donc pour «cesser toute action hostile», que ce soit sur terre, dans la mer ou dans les airs.

En soi, cela constitue un progrès important. Malheureusement, le seul engagement concret qui en découle pour l’instant est que le Sud cessera de diffuser de la propagande dans la zone démilitarisée, à travers ses haut-parleurs.

La déclaration est riche en symboles mais pauvre en concessions et compromis mutuels. Elle annonce surtout une reprise des contacts, des dialogues et des échanges entre les deux États. C’est tout à fait compréhensible à ce stade, mais il faudrait se laisser du temps — beaucoup de temps — pour voir comment cette volonté se traduira en gestes concrets. Le temps n’est pas venu de se demander lequel des chefs d’État mérite le prix Nobel.

La fermeture du site d’essai nucléaire Punggye-ri, annoncée par le régime, ne constitue pas une concession. Plusieurs géologues chinois ont sonné l’alarme quand ils ont constaté qu’une partie de la montagne s’était affaissée dans une cavité créée par la plus récente explosion, d’une puissance de 100 kilotonnes, en septembre dernier.

Ils craignent que la poursuite des tests provoque des retombées nucléaires dans toute la région, et le gouvernement chinois ne peut tolérer un tel risque à 80 km de ses frontières. L’abandon du site n’est donc pas un cadeau.

Le problème avec la façon dont est orchestré ce rapprochement, c’est qu’on risque de mettre la proverbiale charrue devant les bœufs. Tous les dirigeants nord-coréens ont rêvé de négocier d’égal à égal avec un président des États-Unis, de consacrer ainsi leur statut et leur importance sur la scène internationale. 

Une telle rencontre avec l’occupant de la Maison-Blanche aurait dû être l’aboutissement de négociations — pas le point de départ —, une reconnaissance que l’autre partie a tenu ses engagements. Mais le président Trump utilise cet important dossier comme véhicule de propagande pour rehausser son image auprès de son électorat. 

Il y a eu d’autres sommets avant celui-ci. En 2000, Kim Dae Jung s’était rendu à Pyongyang pour y rencontrer Kim Jong-il. Il a reçu le prix Nobel pour son initiative, mais par la suite, son vis-à-vis, Kim Jong-il, ne s’est jamais rendu à Séoul comme il s’y était engagé. Et plus tard, on a appris que des pots-de-vin de plusieurs millions avaient été versés au régime pour permettre la tenue de ce sommet. 

En 2007, un autre président sud-coréen, Roh Moo-hyun, s’est lui aussi rendu à Pyongyang pour une rencontre avec le même Kim Jong-il. La déclaration de 2007 disait que «le Nord et le Sud se sont entendus pour travailler étroitement ensemble afin de mettre fin aux hostilités militaires, réduire les tensions et garantir la paix sur la péninsule...»

Et nous voilà, 11 ans plus tard, devant les mêmes paroles. Elles méritent le même scepticisme.