Un réseau débranché

Rien n'échappe à l'attente dans le réseau de la santé. Si les informations circulaient aisément et efficacement entre les cliniques, les hôpitaux, les laboratoires et les pharmacies, les médecins pourraient traiter 20 % plus de patients, estime l'Association médicale du Québec. Un gain énorme dans un système engorgé et toujours davantage sollicité. Et pourtant, il faudra attendre 2016 pour que les dossiers médicaux sur papier disparaissent. Désolant!
Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Yves Bolduc, vient de repousser en 2016 le déploiement complet du Dossier santé Québec. En 2006, lorsque le premier ministre, Jean Charest, et le ministre de la Santé de l'époque, Philippe Couillard, avaient lancé le programme, tout devait être opérationnel en 2010-2011.
Le dossier de santé électronique est un projet majeur pour le réseau de la santé, mais aussi pour l'industrie québécoise des technologies de l'information, faisait valoir le premier ministre. Cinq ans plus tard, il semble que l'industrie et ses consultants ont tiré davantage du projet que les professionnels de la santé et les malades qui attendent toujours les bienfaits du virage technologique de plus de 500 millions $ financé par Québec et Ottawa.
Certes, l'informatisation des dossiers médicaux est un travail colossal qui constitue un véritable défi, tant sur les plans logistique, financier que pour le respect de la confidentialité. En 2006, Québec prévoyait que le système serait utilisé par 95 000 professionnels de la santé qui partageraient leurs données sur les patients.
D'autres gouvernements, au Canada et à l'étranger, ont éprouvé des difficultés dans des opérations similaires. Force est cependant de constater que le gouvernement libéral n'a pas mené ce dossier de main de maître et avec toute la discipline exigée pour le mener à bien et à terme.
Dès 2008, le dossier a suscité l'attention du Vérificateur général du Québec. Le ministère de la Santé avait accordé un contrat de 100 millions $ à une filiale de Bell Canada, Bell Xwaves, sans ouvrir les propositions de trois autres concurrents, dérogeant ainsi aux règles d'attribution des contrats.
Le Vérificateur indiquait également dans son rapport que l'échéancier de juin 2010 présentait un risque important car des projets avaient déjà pris du retard. Renaud Lachance exigeait également une reddition de comptes plus transparente, constatant que certains investissements et certaines factures (pour un montant de 327 millions $) n'étaient pas pris en compte.
En 2009, le Vérificateur revenait à la charge, constatant que la moitié de ses recommandations n'avaient pas été suivies de façon satisfaisante. D'autres remarques sont arrivées l'année suivante et d'autres sont attendues dans un prochain rapport.
Le pilotage du Dossier santé a aussi connu de sérieux ratés. Au début, la maîtrise d'oeuvre a été confiée à fort prix à un groupe de consultants en informatique. En 2009, le ministère de la Santé a repris cette responsabilité, mais les pilotes se sont succédé à la barre. Autre changement, le ministre vient d'annoncer que la Régie de l'assurance maladie du Québec jouera dorénavant un rôle majeur.
Comment s'étonner que, dans de telles circonstances, le déploiement du système prenne des allures de fiasco et soit à nouveau reporté? Ce retard est de plus en plus gênant. Des fonds publics sont investis, mais le système de santé n'est toujours pas plus efficace. Les contribuables et les malades sont doublement bernés.
Le ministre de la Santé, Yves Bolduc, parle de délais normaux pour une opération d'une telle envergure qui commande aussi des changements dans la pratique des professionnels de la santé. Il assure aussi que le budget fixé sera respecté. Attendons de voir le bilan final... dans cinq ans.