Un homme de conviction

Pierre-Paul Noreau
Pierre-Paul Noreau
Le Soleil
Jean Pelletier est décédé il y a maintenant une semaine. Son départ n'est pas passé inaperçu. Loin de là. Or, il le souhaitait ainsi. Homme extrêmement combatif, il n'a plié l'échine devant le cancer qu'à la toute fin. De même, il aura travaillé jusqu'à la limite de ses forces pour restaurer une image publique qu'il estimait injustement ternie.
Soucieux de sa place dans l'histoire, l'ancien maire de Québec a soigneusement orchestré sa sortie. Dans son ultime plaidoyer au collègue Gilbert Lavoie, on reconnaissait aisément sa vision manichéenne du monde : avec moi ou contre moi. Peu porté sur la fine nuance, entier, imposant, il était habitué à bousculer et à en mener large. Il possédait d'ailleurs d'indéniables qualités de meneur d'hommes. Brillant esprit, fin stratège, volontaire et ambitieux, gare à qui s'aventurait en travers de son chemin. Quant à ceux de sa suite, ils étaient totalement galvanisés par la confiance émanant du personnage.
Car il y avait bel et bien un personnage derrière cet amant de théâtre, un savant mélange de suave charmeur, de censeur cassant et d'inquiétant tacticien. À l'occasion, il poussait la performance jusqu'à l'explosion, prestation qu'il n'a cependant pas toujours parfaitement contrôlée.
Une chose est cependant certaine, il n'a jamais feint son amour pour Québec. Sa ville le faisait vibrer. Aussi ne faut-il pas sous-estimer les efforts immenses qu'il a déployés pour la servir, la faire connaître, la choyer et l'embellir.
Ainsi, si on pouvait contester sa vision de ce que devait devenir le quartier Saint-Roch lorsqu'il s'est mis à l'oeuvre pour le nettoyer de ses taudis et de ses édifices commerciaux délabrés, il faut aussi reconnaître qu'il fallait du cran, de l'audace et une détermination peu commune pour s'attaquer à pareil chantier.
En faisant table rase, Jean Pelletier faisait d'une part le pari qu'il allait disperser la racaille qui écumait le vieux centre-ville et empêchait tout espoir de relance. Il créait d'autre part de l'espace pour installer du neuf et du séduisant pour ramener une population diversifiée au coeur de sa ville.
Dans cet esprit, l'avant-gardiste bibliothèque Gabrielle-Roy est une pierre précieuse que l'ancien maire a choisi de déposer dans un écrin alors plutôt douteux. Mais il était convaincu que son éclat ferait partiellement oublier la misère environnante et aurait même un effet stimulant. Il a eu raison. La gare du Palais est une autre de ces grandes interventions structurantes qui ont marqué son règne et l'avenir.
Même lorsqu'il a accepté de prêter main-forte à son ami Jean Chrétien dans la capitale fédérale, il n'a jamais renié sa ville, saisissant toutes les occasions de lui accorder ses faveurs. Et ce fut encore vrai, une fois parvenu à la tête de VIA Rail.
Jean Pelletier a été un acteur important de la transformation contemporaine de Québec, même si sa conception archaïque du pouvoir et de la démocratie municipale a sérieusement porté ombrage à son legs.
Dans son rôle de directeur de cabinet du premier ministre du Canada, sa maestria politique s'est pleinement manifestée. Il n'est pas exagéré de plaider qu'il a redressé in extremis un navire qui gîtait dangereusement. Minutieux et organisé, il a su mettre en place les mesures de contrôle qui ont rapidement mis fin aux dérapages.
La guerre sans merci contre Paul Martin à l'interne et contre les séparatistes à l'externe a cependant fini par laisser des cicatrices qu'il ne sera pas parvenu à faire disparaître malgré ses efforts.
Acteur de premier plan dans des événements cruciaux de notre histoire, il a réussi avant de partir à exposer longuement sa part de vérité. Si elle n'explique pas tout et, surtout, si elle n'excuse pas tout, elle donne néanmoins la mesure et la profondeur de sa loyauté et de ses convictions.