Gaétan Barrette et Philippe Couillard

Un chien de garde ou un caniche?

ÉDITORIAL / Après avoir aboli le poste de Commissaire à la santé et au bien-être, le gouvernement revient sur sa décision. Un geste pour démontrer qu’il ne craint plus la critique, qu’il est prêt à soumettre ses politiques en santé à une évaluation indépendante ou veut-il, en cas de défaite, embêter le prochain ministre de la Santé?

Ça peut être dérangeant un commissaire à la santé. Ça peut remettre en question des orientations, des pratiques, des allocations de ressources. Et on ne peut l’accuser de partisanerie.

Si chiffres et études scientifiques à l’appui le commissaire indique, comme cela s’est vu dans le passé, que l’introduction d’un ticket modérateur aurait des effets négatifs pour les malades plus pauvres, il alerte le public sur les conséquences d’une proposition attrayante à première vue.

Les politiciens prétendent toujours que leur réforme et leurs investissements ont des effets fort positifs, par exemple dans les urgences. Mais les travaux du commissaire peuvent au contraire révéler que la situation tarde à s’améliorer après une décennie de promesses, ou qu’un plan déficient pour faire face au vieillissement de la population risque de freiner les progrès réalisés. Le public a davantage l’heure juste.

Ce n’est pas le ministère qui admettra que doubler l’enveloppe de rémunération des médecins ne se traduit pas par une amélioration des soins de même ampleur. Le ministre Barrette a récemment jugé inutile une telle étude financée par le commissaire. Le public l’aura sans doute trouvée éclairante.

C’est aussi le commissaire qui, en 2012, a invité Québec à se préoccuper davantage de santé mentale et d’envisager donner gratuitement accès à la psychothérapie. C’est aussi lui qui avait suggéré des balises au programme de procréation assistée que le ministre Yves Bolduc, à la suite de pression, avait rendu trop généreux.

M. Barrette ne convainc personne lorsqu’il répète que l’abolition du poste de commissaire a été imposée dans le cadre de la révision des programmes.

Pour économiser 2,7 millions $ par an, ce gouvernement qui ne regarde pas à la dépense lorsqu’il s’agit de la rémunération des médecins, trouvait justifié de se priver et de priver la population d’un regard compétent et indépendant? C’est pourtant une dépense que les contribuables ne critiqueront pas.

Étant donné que la santé accapare plus de 37 milliards $ du budget de l’État, il est essentiel que le gouvernement puisse compter sur un organisme critique et neutre pour éclairer les décisions souvent fort complexes en ce domaine, pour identifier les besoins de la population et mesurer l’impact des politiques gouvernementales.

À l’instar d’un Vérificateur général ou d’un Directeur parlementaire du budget, le Commissaire à la santé est un chien de garde. Il peut sonner l’alarme, proposer un autre parcours si la direction prise par un gouvernement mène à un cul-de-sac ou entraîne des effets pervers.

L’opposition déplorait la disparition du poste de commissaire. Tous les partis ont promis de le recréer. Ce n’est pas parce que le gouvernement le «ressuscite» que tout est réglé. Il faut remettre une équipe en place, rebâtir une expertise.

Quel sort réservera un prochain gouvernement à cet organisme? De quels moyens disposera-t-il? Les nouveaux élus seraient-ils prêts à ce que le commissaire relève directement de l’Assemblée nationale pour éviter qu’un autre gouvernement décide un jour de supprimer le poste parce qu’il veut échapper à des évaluations qui peuvent écorcher son image et son bilan?

Dans l’opposition, les politiciens réclament toujours de meilleurs chiens de garde. Au pouvoir, ils préfèrent parfois se contenter d’un caniche.