Un Canada cruel et inusité

Quelques heures après avoir essuyé un autre échec retentissant devant les tribunaux, Ottawa annonçait déjà son intention d'en appeler d'une décision de la Cour fédérale qui déclare inconstitutionnelles les coupes de soins de santé décrétées pour plusieurs catégories de demandeurs d'asile.
Il aurait mieux valu attendre et prendre le temps de lire attentivement ce long jugement, dans lequel la juge Anne L. Mactavish a des mots très durs à l'endroit d'un politique qui fait honte au pays.
Les coupes au Programme fédéral de santé intérimaire (PFSI), imposées à l'origine par le ministre Jason Kenney, «mettent en danger la santé, voire la vie même d'enfants innocents et vulnérables, d'une façon qui choque les consciences et constitue un affront à la dignité humaine», écrit-elle.
C'est une condamnation on ne peut plus claire de la philosophie même qui se cache derrière cette décision politique, du décalage qui existe entre les valeurs de la nation canadienne et l'idéologie que tente d'y greffer un gouvernement rétrograde.
L'actuel ministre canadien de la Citoyenneté et de l'Immigration, Chris Alexander, espère peut-être gagner du temps avant les élections de 2015, mais la défaite est aussi prévisible qu'elle sera méritée. Le gouvernement Harper démontre encore une fois son incapacité à ouvrir les yeux quand tous les signaux montrent qu'il fait fausse route.
Il y a de la noblesse à défendre ses idéaux dans l'adversité, mais quand le but est d'imposer sa mesquinerie aux plus vulnérables, on est alors devant une idéologie bornée.
Les mesures adoptées en 2012 par le gouvernement Harper ont été contestées en cour par un organisme, les Médecins canadiens pour les soins des réfugiés, appuyé par l'Association canadienne des avocats et avocates en droits des réfugiés.
La cause a permis de relater plusieurs cas de demandeurs d'asile qui ont eu à subir les contrecoups de cette politique. La juge Mactavish cite entre autres, dans sa décision, l'histoire de Saleem Akhtar, un homme d'origine pakistanaise, qui découvre après son arrivée au Canada qu'il souffre d'une forme virulente de lymphome.
Ses frais d'hospitalisation étaient payés, mais il devait assumer les coûts des médicaments pour sa chimiothérapie et les antinausée. Il a dû vendre une partie de ses biens pour couvrir le premier traitement, après quoi il s'est retrouvé démuni. C'est uniquement grâce à la générosité de l'Hôpital universitaire royal, de Saskatoon, qu'il a pu recevoir les 15 traitements suivants, et à l'aide de la province de Saskatchewan qui a payé le prix de ses médicaments.
Le gouvernement fédéral ne s'est même pas caché d'avoir voulu rendre la vie plus difficile à des gens vulnérables et démunis, venus ici légalement pour demander asile, dans le seul but de les faire partir plus rapidement une fois leur demande rejetée, souligne la juge.
La juge constate l'étendue de la désapprobation, au sein de la société canadienne, devant l'approche mise de l'avant par le ministre Kenney, au nom du gouvernement dont il fait partie. Il ne s'agit pas d'un simple désaccord philosophique, mais bien d'un sentiment d'outrage exprimé par ceux qui oeuvrent dans ce domaine. Tout ceci l'amène à conclure que cette politique constitue bel et bien un «traitement cruel et inusité», en raison de l'impact que ces changements ont sur les plus vulnérables d'entre nous.
En plus de mettre leur vie en danger, cette politique alimente les préjugés et les stéréotypes qui présentent ces demandeurs d'asile comme des profiteurs. Le pire est que ce message a été véhiculé par le ministre Kenney lui-même. Cette attitude est non seulement indigne de sa fonction, elle n'a rien à voir avec le pays qu'il prétend représenter.