La pièce «SLAV» a eu droit à une manifestation «antiraciste» à Montréal cette semaine, de même qu’à des accusations d’appropriation culturelle et de racisme.

«SLAV», la mauvaise cible

ÉDITORIAL / Faut-il être Afro-Américain pour chanter des chansons d’esclaves? Est-ce nécessairement un affront si des blancs les entonnent en public? Bien que leur position ne soit pas complètement dénuée de mérite, les manifestants «antiracistes» qui ont tenté de faire annuler la pièce «SLAV» se sont trompés de cible, de manière aussi spectaculaire que désolante.

Mardi avait lieu à Montréal la première de la pièce mise en scène par Robert Lepage, qui présente une série de chants composés par des esclaves américains du XIXe siècle, tels que recueillis dans les années 1930. L’idée était de rendre «hommage à la force de résilience, à la dignité et à la beauté des esclaves africains déportés en Amérique. […] SLAV est une odyssée du Sud au Nord, qui va de l’esclavage à la ségrégation, puis à l’incarcération massive qui trouve encore des exemples aujourd’hui», lit-on sur le site du Festival de jazz de Montréal, qui présente l’événement.

De toute évidence, on est ici à des années-lumière de la xénophobie, mais la pièce a quand même eu droit à une manifestation «antiraciste», de même qu’à des accusations d’appropriation culturelle et de racisme. Les arguments des opposants sont de deux ordres, essentiellement.

Le premier consiste à dire que SLAV illustre la sous-représentation des minorités visibles dans le showbiz québécois, puisqu’il met en vedette une chanteuse blanche (Betty Bonifassi) et des choristes principalement blanches. Il est vrai que nos arts de la scène ont largement échoué à montrer la diversité québécoise jusqu’à maintenant. Une compilation faite par La Presse en 2015 a trouvé que moins de 5% des rôles principaux dans nos téléséries et sur les planches montréalaises sont tenus par des acteurs issus des minorités visibles.

De ce point de vue, on peut comprendre que certains aient réagi fortement. Car s’il n’y a pas plus de place que cela pour des artistes noirs dans une pièce sur l’esclavage, où y en aura-t-il? Le problème est réel et l’illustration, plutôt pertinente.

C’est pourquoi il est très dommage que les manifestants aient noyé la chose dans leur seconde ligne argumentaire, l’«appropriation culturelle». «Les chants d’esclaves n’ont pas été écrits pour que des personnes blanches fassent un profit sans inclure des personnes noires», a indiqué le chanteur hip-hop et organisateur de la manifestation de mardi Lucas Charlie Rose.

C’est vrai qu’ils n’ont pas été écrits pour cela. Mais ils ne l’ont pas davantage été pour faire vivre des chanteurs du XXIe siècle, quelle qu’en soit la couleur.

Dans leur dénonciation de cette semaine, les manifestants ont ironiquement commis la même erreur que celle que répètent inlassablement les gens qui demandent l’interdiction du hidjab. Ceux-ci attribuent d’office un sens au foulard islamique, soit l’asservissement de la femme, et ignorent toutes les autres raisons de porter le voile (coutume, ferveur religieuse, affirmation d’une identité, etc.) et ce, même si ces dernières sont majoritaires. De la même manière, ceux qui ont dénoncé SLAV y ont collé une interprétation unique: la perpétuation des «dynamiques de vol et de pillage qui font partie de la colonisation», pour reprendre les termes de l’anthropologue Émilie Nicolas, présidente du groupe Québec inclusif, dans une entrevue avec Radio-Canada.

Or comme le montre la citation plus haut (entre autres), les artisans ont manifestement été touchés par l’histoire de l’esclavage, choqués par l’injustice, et ont voulu l’exprimer sur scène. Si vraiment ce sont des gens comme eux que l’on traite de «racistes» en 2018, alors autant jeter le terme aux poubelles, car il ne veut plus rien dire.