Si Harper était juste...

«Le premier ministre Stephen Harper est un individu extraordinairement juste.»
Ces propos sont ceux du directeur de la branche canadienne de la Ligue de défense juive (LDJ), Meir Weinstein, qui a été cité lundi dans un reportage du Devoir annonçant l'ouverture imminente d'une succursale de l'organisation à Montréal.
En bref, la LDJ est un groupuscule ultra nationaliste controversé dont la section américaine a déjà eu recours à la violence aux États-Unis, ce qui lui a valu d'être qualifiée d'organisation «terroriste», «violente» et «extrémiste» par le FBI en 2001. Un des membres les plus actifs de la LDJ faisait partie de la délégation canadienne lors de la visite de Stephen Harper en Israël en début d'année (le groupe respecterait les lois canadiennes en vigueur, assure-t-on). 
Extraordinairement juste, donc, le premier ministre canadien?
S'il l'était, il condamnerait les bombardements israéliens sur Gaza, comme il a exhorté le Hamas à cesser «ses attaques aveugles à l'endroit d'innocents civils israéliens». En trois semaines, le conflit israélo-palestinien a fait au moins 1050 morts - des civils pour plus des trois quarts - et 6200 blessés à Gaza, contre 48 soldats et trois civils tués du côté israélien. 
Si Stephen Harper était juste, il ne se réfugierait pas derrière l'argument fallacieux du droit d'Israël de se défendre, comme il l'a fait en 2006 lorsque l'armée israélienne a bombardé massivement le sud du Liban en réponse à l'enlèvement de deux de ses soldats par des militants du Hezbollah, causant la mort de 1200 Libanais. 
S'il était juste, il conviendrait de la démesure de la réplique israélienne et emboîterait le pas au président Barack Obama, qui a appelé clairement et fermement à un cessez-le-feu «immédiat et sans condition» à Gaza, dimanche.   
Mais voilà, Stephen Harper n'est pas juste, il soutient Israël envers et contre tous. 
Vrai que le gouvernement canadien, qu'il ait été bleu ou rouge (notez à cet égard que les libéraux de Justin Trudeau ne se sont pas montrés très durs à l'endroit d'Israël ces trois dernières semaines), a toujours été un allié naturel de l'État hébreu. Sauf que sous les conservateurs, la politique étrangère canadienne, particulièrement celle qui concerne le Proche-Orient, est réduite à la vision manichéenne que Stephen Harper a du monde. Pour lui, le conflit israélo-palestinien se résume à un affrontement entre le bien et le mal, le bon et le mauvais, la sagesse et la bêtise. Sous Harper, le Canada n'est plus seulement pro-israélien, il est proprement antipalestinien. 
Qu'on se rappelle seulement que le Canada a été en 2012 l'un des rares pays à s'opposer à la reconnaissance, même partielle, de la Palestine à l'ONU. 
Souvenons-nous aussi de la nomination récente d'une ex-chroniqueuse du Toronto Star, sans expérience aucune du monde diplomatique, au poste d'ambassadrice du Canada en Israël. À l'annonce de la nomination de Vivian Bercovici, le ministre des Affaires étrangères, John Baird, avait déclaré sans gêne que l'avocate de confession juive, connue pour ses idées très favorables à l'État hébreu et très critiques de l'Autorité palestinienne, correspondait parfaitement à la politique du Canada à l'égard d'Israël. Sur Twitter, Mme Bercovici est à ce point active que le Times of Israel s'est demandé la semaine dernière si ses interventions ne relevaient pas davantage de l'activisme politique que de la diplomatie. 
Rappelons-nous enfin que pour le premier ministre canadien, toute critique contre Israël s'apparente à de l'antisémitisme. De la même façon qu'un citoyen blanc qui dénoncerait les habitudes envahissantes et irrespectueuses d'un voisin noir ferait preuve de racisme, raisonnerait-il sans doute. 
Non, Stephen Harper n'est pas juste; il a un parti pris inconséquent, contre-productif et indigne d'un chef d'État qui a la responsabilité de participer aux efforts de paix au Proche-Orient en appelant les parties, les deux, au calme et à la raison.