Catherine Deneuve

Séduction et confusion

ÉDITORIAL / Que les violeurs, les harceleurs, les adeptes de la drague insistante et les hommes qui abusent de leur pouvoir ne se réjouissent pas trop vite. Ce n’est pas parce que des femmes se crêpent le chignon sur les effets de #Moiaussi et de #Balancetonporc qu’ils peuvent espérer continuer d’agir en toute impunité dans quelques mois. Un retour en arrière, souhaitons-le ardemment, est impossible.

À la suite de la polémique suscitée cette semaine par la lettre de Catherine Deneuve et 99 autres signataires dans Le Monde, le réalisateur Steven Spielberg a déclaré qu’il ne voyait pas le mouvement lancé par l’affaire Weinstein comme une chasse aux sorcières, une chasse à l’homme, mais bien comme une nécessité.  

Bien dit.

La nécessité de changements dans les relations homme-femme afin qu’elles soient fondées sur le respect mutuel et non un rapport de dominant-dominé(e).

La nécessité de dire non haut et fort, de dénoncer.

La nécessité de modifier le système de justice pour qu’un # ne soit pas l’unique voie pour obtenir un semblant de justice ou mettre fin aux inconduites répétées d’un individu.

La nécessité d’offrir écoute et soutien aux femmes et aux hommes victimes de violence et d’abus sexuels qui ne veulent pas emprunter la voie judiciaire.  

La nécessité  de ne plus fermer les yeux lorsqu’on est témoin de comportements abusifs dans son milieu de travail, dans sa communauté, dans sa famille.

La nécessité, comme l’a bien formulé l’historienne et spécialiste de l’histoire des femmes Michelle Perrot, de se sentir solidaire d’une injustice sans l’avoir éprouvée.

La nécessité de ne plus confondre séduction, galanterie avec harcèlement et abus.

Si le mouvement #Moiaussi connaît une telle ampleur, une telle force, c’est justement parce que la nécessité d’agir, de mettre fin à l’inacceptable, n’a pas été compris et saisi plus tôt.

Bien sûr, cette déferlante de dénonciations étonne, dérange et soulève à la fois l’admiration pour celles et ceux qui brisent le silence, mais suscite aussi un certain malaise, et ce, des deux côtés de l’Atlantique.

On ne peut vivre dans un État de droit et ne pas s’interroger sur l’effet de cette série de dénonciations sur la présomption d’innocence et le fait que des personnes se retrouvent coupables du jour au lendemain sans aucune forme de procès et sans arbitre pour partager le vrai du faux, l’acte criminel du geste inapproprié ou anodin, du lot d’allégations pourtant lourdes de conséquences.

Et ce n’est pas minimiser les actes reprochés ni douter de la parole des femmes et des hommes qui dénoncent que de souhaiter que des cas d’inconduite sexuelle se règlent autrement qu’en recourant aux médias sociaux ou à la une des journaux. On ne résout rien comme société si on corrige une injustice pour en créer une autre.

Un mouvement comme #Moiaussi était manifestement nécessaire pour provoquer des changements de comportements et forcer les autorités (gouvernement, entreprises, syndicats, établissements d’enseignement, système judiciaire) à apporter les correctifs nécessaires, à prendre enfin les victimes au sérieux, et ce, même lorsqu’elles accusent un puissant, un riche, une personne influente, un ami.

Il fallait un traitement-choc pour forcer des changements, pour mettre fin à la banalisation de certains comportements et abus de pouvoir inadmissibles en 2018.

Agiter la peur d’un retour au puritanisme et exprimer le regret de ne plus être «importuné»  est un argument bien faible. La mobilisation ne s’essoufflera pas avec la lettre de Deneuve et compagnie. Son contenu expose au contraire tout le chemin qui reste à parcourir, toute la confusion à dissiper.