Alexandre Taillefer

Se résigner ou se réveiller

ÉDITORIAL / Alexandre Taillefer a posé des questions que toute société devrait se poser actuellement: pouvons-nous développer nos propres outils pour tenir tête aux plateformes qui sont en voie d'exercer un monopole - si ce n'est déjà fait - sur la publicité numérique et le commerce électronique.
La semaine dernière, l'homme d'affaires a lancé l'idée de «créer une marque de commerce qui deviendrait une référence» pour concurrencer le géant Amazon, et il se dit prêt à y investir des millions de dollars. Le même jour, sur un autre forum, il nous demandait de «réfléchir pour créer un Facebook et un YouTube québécois».
Plus facile à dire qu'à faire. Internet est un cimetière de bonnes idées où un nombre minuscule de projets parvient à se démarquer et à grandir. M. Taillefer est bien placé pour s'attaquer au problème. Il en saisit bien la nature, il a démontré sa capacité à relever le défi posé par la venue d'Uber, et il peut réunir les fonds nécessaires pour soutenir un tel projet.
Mais l'argent à lui seul n'assure ni les bonnes idées ni leur succès. Le processus de création d'une plateforme est autant un art qu'une science.
La bataille qui a mené à Téo Taxi se déroulait dans un marché qui est par définition local et physique. C'est un service offert par des humains, avec des automobiles bien réelles. Le commerce électronique se joue de plus en plus dans un monde virtuel, mais il nécessite lui aussi une logistique matérielle.
Il est possible de concevoir un service grâce auquel les détaillants québécois pourraient livrer leurs produits aux clients en 24 heures. C'est là où il faut commencer, si on veut développer une offre concurrentielle au géant Amazon.
Les détaillants sont-ils prêts à se regrouper pour mettre en place un tel service? C'est une autre question. Mais pour être en mesure de protéger leurs parts de marché, ils doivent se donner les moyens d'offrir un service égal à celui de leur compétiteur, et ils ne pourront pas le faire sans «mutualiser», d'une façon ou d'une autre, leurs ressources.
Face à l'ampleur qu'ont pris les principaux joueurs de l'économie numérique, on ne peut pas espérer protéger notre pouvoir, notre force, si on ne commence pas à travailler tous ensemble. Alexandre Taillefer n'a probablement pas toutes les solutions aux problèmes qu'il soulève. Mais ce qui compte, à ce stade-ci, c'est de répondre à l'invitation qu'il nous fait.
Avant de se demander s'il est réaliste de penser qu'une plateforme locale peut se tailler une place côté des quasi-monopoles de Youtube ou Facebook, demandons-nous si la façon dont internet évolue joue en notre faveur ou si nous sommes en train de nous affaiblir. Si c'est le cas, combien de temps resterons-nous les bras croisés?
Il n'est peut-être pas nécessaire de tout réinventer. Ce qu'il propose est de développer des liens, une interopérabilité entre des services qui existent déjà, pour leur donner une force de frappe qu'ils n'auront jamais seuls, chacun de leur côté. Éliminer les points de friction pour que l'usager trouve, dans des outils qui nous appartiennent, la même fluidité de service qu'offrent les grandes plateformes, qui siphonnent notre économie. Des outils existent déjà qui permettent de simplifier le processus, de créer un identifiant unique que le client peut utiliser dans plusieurs commerces et services.
Est-ce vraiment si utopique?