Sans voile et sourd

Que tous ceux qui se pointeront à partir de mardi à la commission parlementaire pour étudier le projet de loi sur la charte des valeurs se le tiennent pour dit. Le ministre Bernard Drainville a déjà indiqué qu'il faudra de «sacrés bons arguments» pour qu'il corrige le tir. Bref, le gouvernement Marois a bien l'intention de demeurer sourd.
Cela n'empêchera sûrement pas Bernard Drainville de voir un autre beau grand moment de démocratie dans la commission parlementaire qui entendra au cours des prochains mois plus de 200 mémoires. En réalité, cet exercice, comme la consultation Internet de l'automne, s'annonce une parodie de démocratie si le gouvernement péquiste maintient l'interdiction stricte des signes religieux pour tous les employés des ministères, des écoles, des universités, des hôpitaux, des garderies et des municipalités (et de certaines entreprises privées qui traitent avec eux), et ce, au nom de la neutralité de l'État.
Le ministre expliquait samedi dans une entrevue à La Presse que son attitude est «un mélange d'ouverture et de fermeté. Je vais écouter s'il y a de bonnes idées pour bonifier le projet de loi. En même temps, je suis très, très convaincu de la justesse de nos propositions».
En fait, ni M. Drainville ni la première ministre Marois n'ont apporté jusqu'à maintenant d'études, de données sérieuses ou de cas de dérives réelles pour justifier leur projet de miner le droit à la liberté de conscience ou de religion des Québécois. Par contre, plusieurs voix - et de fort crédibles, provenant même des rangs péquistes - ont dénoncé les effets néfastes d'une telle attaque aux chartes canadienne et québécoise des droits et libertés. En vain. Le ministre a refusé d'en tenir compte dans la rédaction de son projet et il exprime peu d'ouverture à le modifier pour qu'il soit adopté un jour par une majorité de députés.
«Je pense que la commission va donner une profondeur supplémentaire au débat. On étudiera des mémoires denses, recherchés, documentés», a aussi affirmé le ministre à La Presse. À quoi bon, s'il n'a pas l'intention de retirer de son projet les éléments qui risquent de causer plus de tort que de bien aux femmes et aux hommes du Québec?
À moins d'une surprise, personne ne peut dire à la commission que le statu quo est intenable, que l'État québécois n'est pas neutre et que ses actions sont dictées par une religion. Ni que la recherche d'accommodements raisonnables est nuisible et abusive, et qu'il faut à tout prix interdire le port des signes religieux à tous les employés des services publics pour assurer l'égalité entre les hommes et les femmes au Québec.
Par contre, plusieurs ont déjà dit et rediront les grandes difficultés qu'éprouvera le Québec s'il fonce dans cette direction. L'avis des experts en droit constitutionnel du ministère de la Justice serait négatif. La contestation juridique est assurée. La Commission des droits de la personne a sévèrement critiqué le projet. Taylor et Bouchard, qui ont présidé la commission sur les pratiques d'accommodements, dénoncent aussi l'approche péquiste.
Au-delà du volet constitutionnel, plusieurs expriment de sérieux doutes sur son applicabilité. Des universités jugent le projet incompatible avec les valeurs de liberté du milieu universitaire. Des hôpitaux craignent une perte de main-d'oeuvre. Une commission scolaire annonce qu'elle optera pour la désobéissance civile. Des syndicats signalent qu'ils devront défendre le droit au travail de tous leurs membres. Des centres de la petite enfance se voient mal devenir des polices du voile.
Voilà de «sacrés bons arguments» pour inciter M. Drainville à corriger son projet de loi et à retenir les éléments plus consensuels. Il faut manifester préalablement un respect pour la démocratie et viser l'intérêt commun plutôt que des intérêts strictement partisans.