Reddition de comptes

La Caisse de dépôt et placement du Québec a brûlé 40 milliards $ en 12 mois. Une perte colossale. Mais pour le gouvernement de Jean Charest, il est encore trop tôt pour répondre de ce trou béant dans le bas de laine des Québécois. L'idée d'une commission parlementaire spéciale a ainsi été balayée du revers de la main hier. Tout semblait pourtant en place pour que cet examen attendu ait finalement lieu. L'opposition en est donc quitte pour l'instant à devoir attendre encore des semaines que ne se fasse l'étude normale des crédits aux Finances pour pouvoir poser des questions qui s'imposent, et ce, dans un cadre adéquat.
Derrière cette volte-face de la ministre des Finances, il y a malheureusement injure à notre système parlementaire, et insulte aux électeurs qui exigent avec raison des éclaircissements. L'inquiétude légitime des épargnants est ici traitée avec une navrante désinvolture.
Le leader parlementaire Jac­ques Dupuis peut bien laisser la porte entrouverte pour la tenue de cette commission parlementaire spéciale, il reste qu'il n'avait rien à dire pour étayer l'hypothèse.
Bien sûr, les libéraux sont embarrassés par les désastreux résultats de la Caisse et cherchent à repousser l'inexorable obligation qu'ils ont de rendre des comptes à titre de grands fiduciaires de l'institution.
Mais si, au cours des dernières semaines, Jean Charest et sa ministre Monique Jérôme-Forget ont été justifiés de plaider qu'il fallait attendre de voir le bilan final à la fin février avant de rouvrir le débat sur les balises de son mandat et sur sa gestion du risque, ils n'ont aujourd'hui aucune raison valable de se cacher. Le temps est venu de boire ce calice jusqu'à la lie.
Madame la ministre plaide ne pas avoir de temps pour les grandes explications avec l'opposition. Péquistes et adéquistes ne chercheraient, laisse-t-elle entendre, qu'une autre tribune pour marquer des points, sans s'intéresser véritablement au fond du débat. Aussi, confortablement installée dans son cabinet des Finances, Mme Jérôme-Forget préfère-t-elle se mettre en «mode solution». Pardon?
Mais qu'avez-vous donc fait, Madame, de tous ces mois où il a été évident pour tous qu'un virage et qu'une réorganisation de la direction allaient s'imposer? Henri-Paul Rousseau n'a-t-il pas quitté son poste de président et de chef de la direction de la Caisse à la fin mai 2008, soit voilà près d'un an? À l'automne 2007, le chef adéquiste Mario Dumont n'avait-il pas déjà sonné l'alarme en soutenant qu'il redoutait «la plus grosse perte financière de l'histoire de la Caisse» en raison des placements faits dans les actifs adossés à des prêts à risque? Et c'est maintenant que vous passez en «mode solution»!
Désolé. Le gouvernement a aujourd'hui le devoir d'agir, de se commettre et de faire preuve de transparence à l'égard des contribuables. Notre système parlementaire repose sur une obligatoire reddition de comptes en public. Or, ce temps de s'attabler et de débattre des grandes orientations qui devraient désormais guider l'action des gestionnaires de la Cais­se est arrivé. Et qui plus est, dans le contexte de la crise financière mondiale en cours, il est légitime de souhaiter qu'un vrai capitaine règne dans la timonerie de la Caisse avec un port bien identifié à atteindre.
La tenue d'une commission parlementaire spéciale où seraient questionnés les gestionnaires associés aux pertes, tout autant que des spécialistes des milieux universitaires et privés, permettrait aux élus d'obtenir des explications, de confronter leurs idées et d'influencer com­me il se doit la suite des choses. Le passage de l'ex-président Henri-Paul Rousseau devant la Chambre de commerce de Montréal lundi, si bienvenu soit-il, ne restera qu'un inacceptable succédané.