La ministre des Services aux Autochtones, Jane Philpott

Rebâtir le système, d’égal à égal

ÉDITORIAL / La ministre des Services aux Autochtones, Jane Philpott, a sans doute le mandat le plus difficile de tous les ministres du cabinet Trudeau. Parce que jusqu’ici, dans l’histoire de ce pays, à peu près personne n’a pu le relever avec succès. Assurer que les communautés autochtones aient accès aux mêmes services que tous les Canadiens. Jusqu’à maintenant, le système actuel a créé un véritable tiers-monde dans trop de communautés.

Elle doit résoudre ce qu’elle-même a appelé une « crise humanitaire », où l’adoption d’enfants à l’extérieur des communautés perpétue le traumatisme des pensionnats autochtones; où le sous-financement des services de santé et d’éducation perpétue un cycle infernal de pauvreté et de détresse.

Mme Philpott a convoqué cette semaine les représentants des provinces et des communautés à une « réunion d’urgence » sur les Services à l’enfance et à la famille des Premières Nations, des Inuit et de la Nation métisse. Tout porte à croire que la ministre utilise la bonne approche pour attaquer cette montagne.

Son défi est double. Elle doit agir vite, d’abord, parce que des enfants, des familles paient chaque jour le prix des politiques actuelles. Mais elle doit aussi agir en profondeur pour jeter les bases d’une nouvelle relation, plus saine et équitable, entre l’État canadien et les nations autochtones à la grandeur du pays.

Il y a des raisons d’être optimiste parce que Mme Philpott pose un regard lucide sur la réalité de l’héritage du système colonialiste dont nous ne nous sommes pas encore affranchis. Dés sa nomination il y a à peine six mois, elle a reconnu l’urgence de la situation, l’état de crise perpétuelle qui est devenu la norme dans ce système.

«Le système n’est pas brisé, disait-elle jeudi sur les ondes de CBC. Il a été créé pour faire ce qu’il est en train de faire, et il faut le court-circuiter si on veut que ça change. Le plus tôt sera le mieux.»

C’est une question de vie et de mort dans plusieurs cas. Jeudi, sur le réseau APTN, Betty Achneepineskum, représentante de la Nation Nishnawbe Aski, qui comprend 49 communautés, a affirmé que depuis 2014 seulement, six enfants de ces communautés, placés en foyer d’accueil en-dehors de leur milieu, ont trouvé la mort. La moitié des enfants placés en accueil se retrouvent coupés de leur communauté, de leur mode de vie et de leur culture.

C’est cela qui doit changer. La ministre Philpott le reconnaît, elle s’y engage et elle est peut-être la plus qualifiée dans ce cabinet pour relever un tel défi.

Il faut d’abord aller plus loin pour assurer un réel partage de pouvoirs entre les niveaux fédéral, provincial et les Premières Nations pour les services sociaux et de santé.

Il faut aussi revoir le système de placement en famille d’accueil afin, tout d’abord, de faire plus de place à la famille élargie et à la communauté, pour éviter que des enfants soient brutalement coupés du monde dans lequel ils ont grandi, et leur permettre de maintenir des liens familiaux.

La ministre comprend que pour y arriver, il faudra consacrer plus de ressources en prévention qu’en placement, pour lutter contre l’alcoolisme, la dépendance aux drogues, et la pauvreté. Elle reconnaît aussi qu’il est irrationnel d ‘offrir une plus grande aide financière à la famille d’accueil non autochtone qu’aux vrais parents de ces enfants.

Ces changements doivent s’amorcer dès maintenant. Ils doivent être ambitieux et surtout, la ministre doit démontrer que son ministère est prêt à la suivre.