Qui ne risque rien n'a rien

Ce n'est pas seulement de l'or noir que recherche le gouvernement Marois en investissant 115 millions $ dans l'exploration pétrolière à l'île d'Anticosti. Il vise aussi à transmettre le message qu'il est capable de s'entendre avec le secteur privé, qu'il s'engage dans une exploitation responsable des ressources naturelles et qu'il examine toutes les options pour faire tourner l'économie et enrichir les Québécois. Son risque est calculé.
Pauline Marois jure que ce partenariat inattendu n'est pas une annonce électorale. Ce que le hasard peut bien faire les choses... Sans extraire la moindre goutte de pétrole, son équipe essaie dès maintenant d'en tirer profit.
Le projet tente de rallier ceux qui souhaitent que le Québec explore et exploite son potentiel pétrolier et ceux qui sont prêts à avancer sur ce terrain très prudemment et dans le respect de l'environnement et des communautés. Le Parti québécois semble prêt à sacrifier les environnementalistes les plus farouches aux activités des pétrolières.
Ne voyant pas le jour où leur dépendance au pétrole prendra fin, cherchant une façon de renflouer les coffres de l'État, soucieux de tirer profit collectivement d'une ressource naturelle qui leur appartient et assurés d'une certaine conscience environnementale au sein des rangs péquistes, plusieurs Québécois pourraient en effet se ranger derrière le gouvernement.
À condition toutefois que celui-ci ne néglige jamais les questions environnementales. Si, en cours de route, il apparaît que le rôle d'Yves-François Blanchet, le ministre de l'Environnement, s'avère celui d'un petit figurant, la population pourrait bien décider de ne pas jouer dans le scénario proposé par les péquistes. Le public aurait l'impression de se retrouver au temps des libéraux et de la ruée vers les gaz de schiste. Anticosti sera un «laboratoire», dit le ministre Blanchet. À manipuler avec soin. La législation à venir sur les hydrocarbures et les moyens préconisés pour réduire les émissions de GES devront aussi être solides.
Les attentes doivent par ailleurs être modestes sur les retombées espérées. Ne comptons pas trop rapidement sur les 45 milliards $ sur 30 ans que fait miroiter Mme Marois en annonçant que le Québec reprend ses droits. Comme pour le Plan Nord de Jean Charest en 2011 (80 milliards $ d'investissements publics et privés sur 25 ans et 20 000 emplois créés chaque année), bien des conditions sont à réunir sur la scène provinciale et mondiale pour que le chiffre rêvé se matérialise en espèces sonnantes. Le secteur minier nous en a fourni un exemple éloquent.
Les entreprises à la recherche de financement voient évidemment un énorme potentiel sur Anticosti. La réalité peut s'avérer tout autre. L'ingénieur géologue Marc Durand remet depuis plusieurs mois les choses dans une plus juste perspective. Les 45 milliards de barils escomptés deviennent des millions de barils. Qui plus est, tout dépendra de ce qu'il en coûtera pour extraire la précieuse ressource. La rentabilité financière du projet n'est pas assurée. Le pactole peut s'avérer mirage. Pour certains, cela explique pourquoi les entreprises majeures sont absentes d'Anticosti, laissant le champ libre à Junex et Pétrolia.
Est-ce une raison pour que le gouvernement reste à l'écart et n'investisse aucun sou dans l'exploration? Non. Les Québécois en voudraient à leurs élus s'ils rataient une occasion et laissaient au privé tous les profits.
Le professeur en sciences économiques, Jean-Thomas Bernard, souligne que 8 barils de pétrole sur 10 produits dans le monde sont sous contrôle gouvernemental. Il n'est donc pas incongru que Québec injecte 115 millions $. Une somme bien minime comparativement aux milliards de dollars investis par les joueurs majeurs de l'industrie. Pari risqué compte tenu de la précarité des finances publiques? Qui ne risque rien n'a rien.