Protéger sans infantiliser

ÉDITORIAL / La maltraitance matérielle et financière ne se repère pas simplement en installant une caméra dans la chambre de son vieux père. Dans un Québec vieillissant où ce type de maltraitance vient au premier rang des appels reçus à la ligne téléphonique Abus Aînés, il faut collectivement se donner les moyens d’intervenir sans toutefois infantiliser les personnes aînées et sans tomber dans l’âgisme. Tout un défi.

«Il faut trouver le juste milieu», expliquait cette semaine au Soleil la ministre responsable des aînés, Francine Charbonneau, mettant ainsi la table au forum sur la maltraitance matérielle et financière envers les personnes aînées qui se déroulera le 22 février, à Québec.

Il n’est pas simple de déterminer où se situe ce «juste milieu». Si une personne est jugée apte, pourquoi sa liberté et son droit de disposer à sa guise de ses biens seraient-ils restreints à cause de son âge? Des «jeunes» aussi se font avoir.

La recherche de solutions est d’autant plus délicate que dans la majorité des cas de maltraitance, la personne soupçonnée d’abus est un proche, un enfant, une conjointe, un petit-fils. Il faut aussi connaître l’intérêt de la personne qui dénonce la maltraitance matérielle et financière dont un proche serait victime. Sa préoccupation est-elle vraiment de défendre le bien-être, la sécurité financière du parent âgé, de s’assurer qu’il aura assez d’argent jusqu’à la fin de ses jours, ou plutôt de protéger l’héritage espéré?

Les difficultés et les zones grises ne dispensent cependant pas d’agir et de prévenir que des personnes âgées se retrouvent dans l’indigence parce que certains ont abusé de leur générosité et profité de leur vulnérabilité et de leur isolement.

On a cru longtemps que la violence conjugale et les abus envers les enfants étaient une affaire de famille dont les autorités et la communauté n’avaient pas à se mêler. Ce n’est plus le cas. On s’est donné des moyens pour prévenir les abus, pour qu’à la fois les personnes abusées sachent vers qui se tourner pour obtenir de l’information et de l’aide, et pour que les acteurs en dehors du giron familial se sentent concernés et responsables devant un cas de maltraitance. Il faut faire de même avec les aînés, et ce, sans les infantiliser.

Des moyens légaux existent déjà. Bien qu’elle estime que certains aspects des lois existantes pourraient être améliorés, la titulaire de la Chaire Antoine-Turmel sur la protection juridique des aînés, de l’Université Laval, Me Christine Morin, constate que souvent, ce n’est pas le cadre légal qui pose problème.

Le défi serait davantage de s’ouvrir les yeux et de mettre tous les acteurs dans le coup — d’où l’importance d’interpeller les comptables, les notaires, les avocats et les institutions financières — de les inciter à lever de petits drapeaux lorsqu’une situation paraît louche, de faire intervenir un tiers pour discuter avec la personne âgée et celle qui semble abuser de sa générosité, de faire connaître les recours possibles et de s’assurer que les ressources sont au rendez-vous. Savoir que des tiers sont aux aguets dissuadera les exploiteurs. S’il y a plaintes, elles doivent être traitées promptement.

Certains ont déjà de bons réflexes. Le Tribunal des droits de la personne a déjà salué la vigilance d’employés d’institutions financières dans des jugements. À l’instar de ce qui se fait déjà aux États-Unis et dans le reste du Canada, des institutions québécoises commencent aussi à demander le nom d’une personne de confiance à leur client. En cas de transactions suspectes, la banque peut entrer en contact avec celle-ci. Comme le font les émetteurs de cartes de crédit pour alerter leur client lorsque des transactions dérogent à leur profil d’achats.

Lorsque la volonté d’agir est là, les solutions émergent.