Pas de «vieux» dans ma cour

C'est fou comme la simple vente d'un hôtel peut soulever des questions existentielles et révéler les valeurs d'une société. À quel âge est-on trop vieux pour habiter une rue commerciale comme la Grande Allée à Québec? À quel moment de notre vie se transforme-t-on automatiquement en être grincheux, antisocial, intolérant à la circulation, à la musique, aux festivités? Et qui décide qu'une personne est rendue trop vieille et qu'elle doit être «parquée» dans une zone pour ne pas nuire aux activités des plus jeunes?
Depuis que le propriétaire des Résidences Soleil, Eddy Savoie, a conclu une entente de principe pour transformer l'hôtel Loews Le Concorde, de la Grande Allée, en appartements pour personnes âgées, nous assistons à Québec à une autre version du «pas dans ma cour».
Cette fois, ce n'est pas la pollution sonore, visuelle ou environnementale que pourrait engendrer le nouveau venu qui fait craindre un problème de cohabitation, mais bien l'âge des 500 personnes susceptibles d'emménager dans l'ancien établissement hôtelier.
L'accès au Concorde n'était évidemment pas interdit aux plus de 65 ans. Mais aux yeux de certains, si plusieurs personnes âgées décident de s'y installer en permanence, la donne vient de changer. Elles deviennent des indésirables, des fauteurs de troubles, une entrave au commerce et aux affaires.
De vieux fauteurs de troubles qui forcément vont réclamer le silence sur la Grande Allée, la fin des spectacles du Festival d'été à 20h et décréter que le passage à la nouvelle année soit devancé parce que minuit, c'est beaucoup trop tard pour eux.
C'est vraiment prendre les personnes âgées pour une bande de séniles que de penser que celles qui choisiront de s'établir dans Le Concorde transformé en Résidences Soleil ne sauront pas qu'elles vivront sur une rue de restaurants, de bars et de festivités en été comme en hiver. Oui, il y a les plaines d'Abraham à proximité et le beau jardin Jeanne-D'Arc, mais personne n'ignore qu'il y a de l'autre côté la Grande Allée et ses activités!
C'est le propriétaire Eddy Savoie qui prend le plus grand risque en transformant l'hôtel. Pas ses voisins restaurateurs, tenanciers de bars ou hôteliers qui viennent de voir partir un joueur qui n'y trouve plus son compte.
Bien sûr, tout aurait été plus simple si la vocation du Concorde était maintenue. Mais comme aucune offre n'a été déposée en ce sens, vaut mieux que le complexe et le quartier soient animés par 500 personnes et le personnel qui travaillera dans l'établissement que de se retrouver avec un immeuble vide et délabré. La dynamique va évidemment changer quelque peu mais cela n'est pas une catastrophe. La présidente de l'Association hôtelière de la région de Québec, Michelle Doré, l'admet.
La Ville de Québec doit en tenir compte avant de refuser de modifier le zonage. Le maire Régis Labeaume a exprimé en décembre un certain malaise avec le changement proposé. «S'ils veulent faire un CHSLD, wo là», avait-il lancé.
Or justement, un complexe pour des personnes âgées autonomes ou en légère perte d'autonomie, ce n'est pas un CHSLD ni un hôpital. C'est un milieu de vie pour des gens qui ne veulent plus tenir maison et qui trouvent bien pratique de vivre dans un lieu où sont regroupés divers services. Ils ne veulent pas se couper du reste de la société et de l'effervescence de la vie urbaine pour autant.
Il faut laisser aux aînés le choix de vivre où cela leur convient. En banlieue pour certains, sur le bord d'un grand boulevard pour d'autres, alors que le centre-ville est l'endroit idéal pour d'aucuns. La population québécoise est vieillissante, à Québec particulièrement. Il faut apprendre à composer avec cette réalité et cela peut se réaliser tout en voulant rajeunir la ville en attirant plus de jeunes couples comme le souhaite le maire Labeaume.