Oui à Cantat

La décision du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) d'inviter le rockeur français Bertrand Cantat à se produire dans une trilogie de Sophocle mise en scène par Wajdi Mouawad ne passe pas comme une lettre à la poste.
En 2003, Bertrand Cantat a, faut-il le rappeler, été condamné à huit ans de prison en Lituanie pour avoir battu à mort sa compagne, l'actrice Marie Trintignant. L'hom­me, dont le comportement à l'intérieur des murs aurait été exemplaire, a été remis en liberté en 2007, après avoir purgé la moitié de sa peine.
Quoi qu'on en dise, Bertrand Cantat a, du point de vue de la justice lituanienne, payé pour ce qu'il a fait. Et il continue de payer de sa réputation. Désormais, Bertrand Cantat n'est plus seulement l'âme et la voix du défunt groupe Noir Désir; il est aussi et surtout le meurtrier de Marie Trintignant. L'artiste qu'il est toujours est condamné à vie à traîner comme une ombre le fantôme de l'actrice française.
Ceci étant, aussi horrible qu'ait été le crime commis par Cantat, le chanteur n'est ni un tueur en série, ni un meurtrier sans remords, ni un dangereux récidiviste. Jusqu'à preuve du contraire, donc, Bertrand Cantat est réhabilitable. Et mérite, à l'instar d'autres personnes qui ont commis un crime, qu'on lui offre la chance de se réhabiliter. Son ami Wajdi Mouawad et la directrice du TNM, Lorraine Pintal, ont décidé de lui donner cette chance, non sans provoquer de remous.
Certains estiment qu'il aurait été préférable que la réinsertion sociale et professionnelle de Cantat se poursuive plus longtemps dans l'ombre. L'ennui, c'est que personne ne peut, au nom de la «morale collective», déterminer quel­les doivent être la durée et la forme du purgatoire d'un artiste condamné pour l'homicide involontaire de sa compagne.
L'acceptation des démons de Cantat, ou la capacité de différencier l'artiste du meurtrier, demeure, en réalité, une question profondément personnelle. Mais encore, ce n'est pas parce qu'on réhabilite, individuellement ou collectivement, Cantat l'artiste qu'on donne l'absolution à Cantat le meurtrier.
D'aucuns, notamment la sexologue Jocelyne Robert, voient dans la présence éventuelle de Cantat sur la scène du TNM une manifestation de la banalisation de la violence faite aux femmes. Non seulement ce raisonnement est-il aussi étroit et simpliste qu'injuste, il équivaut à dépouiller Mouawad et Pintal de leur jugement. La présence du rockeur dans le Cycle des femmes est beaucoup trop lourde de sens et riche en symboles pour qu'on la réduise à une forme de banalisation de la violence conjugale.
Ceux qui connaissent Mouawad savent qu'il se perçoit comme un artiste qui, «tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il oeuvre» et qui, «de cette nourriture abjecte, parvient, parfois, à faire jaillir la beauté». Ceux qui connaissent Mouawad connaissent sa fascination pour les personnages tragiques, marqués par la souffrance et par leur recherche de la rédemption. Faut-il se surprendre qu'il ait invité Cantat à participer aux choeurs d'une trilogie qui aborde le désespoir d'une femme en amour, le désir de vengeance d'une autre et la soif de justice d'une troisième?
Le concept est non seulement artistique, il est expiatoire et, surtout, «réhabilitatoire». Qu'on soit ou non capable de l'accepter ne dépend que de nous, individuellement. Rien ne nous oblige à assister au Cycle des femmes si la présence de Cantat nous est insupportable. En revanche, rien ne justifie, collectivement et comme société qui défend le droit au pardon et à la réhabilitation, qu'on l'empêche de se produire sur la scène du TNM. Souhaitons que la décision de l'accueillir ou non au Québec sera prise sur cette base plutôt que sur des considérations purement émotives et politiques.