En 2009, les États-Unis et le Canada ont consenti des dizaines de milliards de dollars d’aide sous diverses formes à Chrysler et à General Motors. En pleine crise économique, les deux constructeurs automobiles étaient si mal en point qu’ils ne disposaient même plus des liquidités nécessaires pour se restructurer.

Opaque un jour, opaque toujours

ÉDITORIAL / Certes, il y a quelque chose de choquant dans l’idée qu’une grande entreprise comme Chrysler-Fiat soit libérée d’un prêt de 2,6 milliards $ de fonds publics que lui avait accordé le fédéral, il y a près de 10 ans. Mais dans toute cette histoire révélée par la CBC, c’est l’opacité totale avec laquelle deux gouvernements successifs ont manœuvré qui constitue le vrai scandale, à nos yeux.

En 2009, les États-Unis et le Canada ont consenti des dizaines de milliards de dollars d’aide sous diverses formes à Chrysler et à General Motors. En pleine crise économique, les deux constructeurs automobiles étaient si mal en point qu’ils ne disposaient même plus des liquidités nécessaires pour se restructurer. Craignant (sans doute à raison) que leurs faillites n’empirent gravement une crise déjà historiquement profonde, Ottawa a allongé un total de 11 milliards $. De cette somme, 1,6 milliard $ ont été accordés en prêt à la «nouvelle» compagnie Chrysler (une fois son plan de restructuration approuvé, qui comprenait une union avec Fiat), qui a été entièrement remboursé. Mais la transition nécessitait aussi un prêt de 1,3 milliard $ à l’«ancienne» compagnie Chrysler. C’est cette dette qui a été radiée en catimini par Ottawa la semaine dernière, et que les intérêts avaient fait gonfler jusqu’à 2,6 milliards $. L’«ancienne» Chrysler n’existant plus, le fédéral n’avait plus d’espoir de récupérer son argent.

On dira qu’il est aberrant qu’un gouvernement qui nage dans les déficits élimine ainsi la dette d’une entreprise qui a engrangé 5,9 milliards $ de profits l’an dernier. Ça se défend. D’un autre côté, les pertes encourues pouvaient être vues comme le prix à payer pour éviter un désastre économique qui aurait coûté encore plus au trésor public. Ça se défend aussi.

Il y a toutefois une chose qui est constante et incontestablement déplorable dans toute cette histoire : le manque complet de transparence avec lequel les conservateurs comme les libéraux ont agi. Dans un rapport publié en 2014, le Vérificateur général a écrit à propos de l’aide à GM que «lorsque le gouvernement fédéral a approuvé l’aide financière, le ministère des Finances Canada estimait en effet que tous les prêts convertis en actions se traduiraient probablement par des pertes totales». De la même manière, un rapport d’Industrie Canada datant de 2015 indique que «ni le Canada ni les États-Unis ne s’attendaient à ce que l’«ancienne Chrysler» ne rembourse la moindre partie des prêts consentis».

Pourquoi, alors, le gouvernement Harper a-t-il présenté la chose comme un prêt, alors qu’il savait très bien qu’il s’agissait en réalité d’une subvention?

Le gouvernement Trudeau n’a guère fait mieux. CBC a révélé en mars dernier que le fédéral avait l’intention d’effacer le prêt à Chrysler de ses livres comptables, mais les libéraux ont refusé de préciser les montants impliqués. Ce n’est que la semaine dernière qu’ils ont fini par le faire, contraints par la loi de ce qu’on comprend : le chiffre est apparu vendredi dans les comptes publics soumis au Parlement. Mais il était enseveli dans une montagne d’autres données et, bien pire encore, le document ne mentionnait même pas quelle compagnie avait bénéficié de cette décision, ni à quel secteur de l’économie elle appartenait. Il a fallu que la CBC fasse d’autres démarches pour se le faire confirmer.

Bref, nous avons remplacé en 2015 un gouvernement qui faisait cyniquement semblant d’accorder des prêts par un autre gouvernement qui fait cyniquement semblant de divulguer leur radiation. Brillant...