Non, elles ne le veulent pas

Plus de 700 millions de femmes dans le monde ont été mariées alors qu'elles étaient enfants. De ce nombre, 250 millions l'ont été alors qu'elles n'avaient même pas 15 ans. La pratique des unions forcées est particulièrement répandue en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne, mais aucun pays n'y échappe. Pas même le Canada.
Ces nouvelles données ont été dévoilées cette semaine par l'UNICEF à l'occasion d'une conférence internationale sur la lutte contre les mariages forcés et l'excision organisée à Londres avec le premier ministre britannique, David Cameron.
L'Angleterre est particulièrement proactive en matière de lutte contre les mariages forcés. Depuis 2008, les tribunaux peuvent prononcer des ordonnances de protection pour les personnes victimes d'un mariage forcé ou risquant de l'être. Ordonnances qui permettent notamment d'empêcher la célébration ou de confisquer les passeports.
Le gouvernement est allé encore plus loin le mois dernier en érigeant le mariage forcé en infraction pénale. La législation condamne la pratique sur le sol britannique, mais aussi à l'étranger. Elle criminalise plus précisément le fait d'exercer quelque pression dans le but d'aboutir à un mariage non consenti par l'un des époux ou les deux, rendant le délit passible de sept ans de prison.
Des organismes qui viennent en aide aux victimes de mariage forcé mettent cependant Londres en garde contre la nouvelle loi, craignant que celles-ci soient réticentes à dénoncer si cela peut conduire à l'emprisonnement de leurs parents ou d'autres membres de leur famille.
Le phénomène des mariages forcés ou arrangés existe aussi au Canada, bien qu'on en connaisse mal l'ampleur. Pour bien la mesurer, il faudrait que les personnes contraintes puissent parler, ce qu'elles n'osent pas faire dans bien des cas parce qu'elles craignent ou ne souhaitent pas s'opposer à leur famille.
Interviewé début juillet à Montréal en marge d'une conférence de presse annonçant une aide de 20 millions $ à un projet de l'UNICEF ciblant les mariages forcés dans six pays, le ministre des Affaires étrangères, John Baird, a reconnu que la pratique était plus présente au Canada qu'on pouvait le croire et assuré que ses collègues de la Condition féminine et de la Justice s'intéressaient de près au problème.
Le Canada a signé des conventions internationales contre le mariage forcé, mais il doit faire davantage pour mieux protéger les victimes de cette pratique. En commençant par mener des enquêtes approfondies, question de mieux cerner le sujet. En sensibilisant les communautés immigrantes. En établissant un dialogue avec elles de façon à ce qu'elles comprennent bien que le mariage forcé constitue une violation des droits de la personne, chers aux yeux des Canadiens.
Il faut s'assurer aussi que les divers organismes et centres communautaires disposent des ressources nécessaires afin qu'ils puissent aider efficacement - pas juste en offrant de l'hébergement à court terme - les personnes prises dans l'engrenage des mariages forcés et mieux dépister celles qui sont à risque. Celles-ci doivent avoir la certitude qu'elles peuvent renoncer au sombre plan de leurs parents sans y perdre au change.
Les services de protection de l'enfance sont là pour assurer la sécurité et le développement des jeunes filles de moins de 18 ans, mais ils doivent avoir les coudées franches pour agir contre les mariages forcés. Pouvoir s'appuyer sur une législation claire et forte. Du reste, il faut faire en sorte que les filles à risque puissent bénéficier de soutien et de protection après 18 ans.
Le Canada doit-il aller jusqu'à criminaliser les mariages forcés? L'adoption de mesures judiciaires comme l'émission d'ordonnances de protection visant à empêcher un mariage d'être conclu suffirait-elle? Devrait-on mettre en place une mécanique qui empêcherait une famille de quitter le Canada quand des parents veulent marier leur fille de force dans leur pays d'origine?
Les questions restent entières, le débat, à faire.