Mourir dans l'indignité

Les conclusions du Bureau du coroner sur le décès de Farshad Mohammadi, un sans-abri abattu par les policiers au métro Bonaventure en janvier 2012, ont des airs de déjà-vu : le Service de police de la Ville de Montréal doit fournir des armes à impulsion électrique à un plus grand nombre de ses agents, recommande-t-il dans son rapport déposé lundi. Mais aussi et surtout, Québec doit mettre en place des mesures permettant d'assurer un meilleur suivi des personnes souffrant de problèmes de santé mentale ou de toxicomanie, réitère le coroner Jean Brochu, qui avait dressé essentiellement le même constat dans son rapport de 2012 sur les décès de Mario Hamel et de Patrick Limoges. Puisse son message être enfin entendu.
Convenons d'abord avec le coroner Brochu que l'utilisation d'une arme intermédiaire comme le pistolet électrique, bien que controversée, aurait été préférable à l'utilisation d'une arme à feu lors de l'intervention policière qui a coûté la vie à Farshad Mohammadi. Sans doute aurait-elle fait moins de dommages qu'en a fait le pistolet de 9 mm.
Pour rappel, les policiers avaient tenté, sans succès, d'intercepter le sans-abri après qu'il eut refusé de s'identifier. Mohammadi était muni d'un découpoir de type Exacto avec lequel il avait blessé un des agents. Devant le refus de l'itinérant d'obtempérer et craignant que celui-ci s'en prenne à toute personne se trouvant sur son chemin dans le métro, un des policiers lui a tiré dessus mortellement.
Dans son rapport, le coroner Brochu y va de cette pertinente remarque : «Encore une fois, il faut déplorer la mort d'une personne souffrant d'un problème de santé mentale. Encore une fois, des policiers se sont retrouvés en première ligne d'intervention auprès d'une personne nécessitant des soins de santé et des services sociaux plutôt qu'une intervention policière.»
À Montréal, les policiers répondent à pas moins de 140 appels par jour pour des cas de personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale ou en situation d'itinérance. Sous-financés, les organismes qui interviennent auprès de ces personnes ne suffisent pas à la tâche.
Le portrait n'est guère plus reluisant à Québec. L'organisme PECH (pour Programme d'encadrement clinique et d'hébergement) s'est vu dernièrement dans l'obligation de réduire de 40 % les heures de son service d'intervention en situation de crise. Le personnel est à bout de souffle et le budget d'une année a fondu en quelques mois. Il faut dire que le nombre de demandes d'assistance des policiers a quadruplé depuis janvier, passant de 60 à 240 appels par mois. PECH a demandé plus de financement à l'Agence de la santé, mais n'a toujours pas obtenu de réponse.
Le budget Leitão déposé en juin ne contient malheureusement pas grand mesure pour prévenir et combattre les problèmes de santé mentale et les autres qui y sont trop souvent associés (toxicomanie, itinérance, pauvreté). Le gouvernement libéral a notamment renoncé à augmenter de 120 millions $ sur trois ans le soutien au Programme de soutien aux organismes communautaires du ministère de la Santé et des Services sociaux, comme souhaitait le faire l'administration précédente. Quant au réseau de la santé, l'augmentation budgétaire a été limitée à 3 % alors que la croissance naturelle du réseau commanderait plutôt 3,9 %. Difficile de croire que cela n'aura pas d'impact sur les services offerts en santé mentale, déjà loin de répondre aux besoins.
Le sous-financement chronique du réseau public et communautaire oeuvrant en santé et services sociaux menace ni plus ni moins ses capacités d'action. Combien d'histoires d'horreur comme celle de Farshad Mohammadi faudra-t-il encore pour que Québec se décide enfin à prendre le taureau par les cornes?
Les policiers ne sont ni des travailleurs sociaux ni des psychiatres. On peut les outiller davantage afin qu'ils puissent mieux intervenir auprès des personnes en situation de crise, sans plus. La lutte contre la maladie mentale et l'itinérance ne leur appartient pas.