Manifeste pour un débat honnête

Les auteurs du Manifeste pour tirer collectivement profit de notre pétrole ont parfaitement raison: les Québécois sont mûrs pour un véritable débat de société sur la question de l'exploitation de leur or noir. Un débat basé sur des faits, faut-il insister. Pas sur des fantasmes.
La critique a été formulée à plusieurs reprises depuis la publication du fameux manifeste: les auteurs du document laissent entendre que le Québec serait assis sur une mine d'or noir alors que son potentiel pétrolier n'a pas encore été clairement établi. «En misant sur l'exploration et l'exploitation de notre pétrole, nous pourrons contribuer à satisfaire notre demande de consommation pour les prochaines années et décennies», prédisent Bernard Landry et les 10 autres signataires du manifeste, qui voient dans la filière pétrolière une façon de s'enrichir collectivement et de faire face au défi de la dette.
Pas sûr que les écologistes qui affirment que le pétrole est une énergie du passé soient les seuls à rêver en couleur.
Peut-être faut-il rappeler ici que ce n'est pas du pétrole conventionnel, condensé dans un réservoir et facile à pomper, qu'on exploiterait au Québec, mais du pétrole essentiellement non conventionnel, disséminé dans la roche et autrement plus compliqué à puiser. Pour extraire ce pétrole, il faut forer à grands frais un grand nombre de puits qui ont une faible durée de vie chacun.
Plus particulièrement, les compagnies doivent recourir à des techniques de forage horizontal, de fracturation hydraulique, qui consiste à injecter dans la roche des tonnes de fluides (dont de l'eau, beaucoup d'eau, des additifs chimiques ainsi que du sable ou des billes de céramique servant à maintenir les fractures ouvertes), ou de fracturation au gel de propane, plus efficace semble-t-il sur certains sous-sols.
Avec les risques de pollution et de contamination de l'environnement que cela comporte.
Prenons Anticosti, dont le potentiel pétrolier est évalué à 46 milliards de barils. De l'avis de l'ingénieur-géologue Marc Durand, à peine 1 à 2 % du pétrole de l'île serait récupérable. Le spécialiste retraité de l'UQAM soutient qu'il faudrait investir pas moins de 120 milliards $ pour forer quelque 12 000 puits (10 millions $ pièce) et extraire une marchandise ne valant que 50 milliards $ (100 $ le baril).
Mais on radote. Tout ça a été dit et redit, écrit et réécrit. Ce qu'il importe de retenir, c'est que l'exploitation d'hydrocarbures non conventionnels demeure pour l'heure complexe et coûteuse, et que la preuve qu'elle puisse être rentable reste encore à faire.
Dans l'hypothèse où elle le serait, où elle permettrait au Québec de renflouer ses coffres, de réduire sa dépendance au pétrole étranger (et son déficit commercial) et de constituer un Fonds des générations intéressant, son coût environnemental devra en valoir la chandelle.
Car on aura beau dire et faire, on ne produira jamais de pétrole vert.
Cela étant, le manifeste du collectif de Bernard Landry est une excellente occasion de démêler une fois pour toutes le vrai du faux dans le débat sur la filière pétrolière québécoise. Quels sont les réels besoins énergétiques du Québec, et quels sont les différents moyens de les combler? Quels sont les risques sociaux, économiques et environnementaux liés à l'exploration, à l'exploitation et au transport des hydrocarbures, et qui les assumerait? Quels seraient les coûts-avantages d'une production pétrolière québécoise? Quel cadre légal et réglementaire devrions-nous adopter?
Plutôt que de foncer tête baissée dans notre sous-sol, comme s'il y avait urgence d'exploiter nos ressources non renouvelables, arrangeons-nous donc pour en connaître tous les tenants et aboutissants.