Mal de vivre agricole

L'échange n'a pas duré très longtemps, mardi, pendant la période de questions à l'Assemblée nationale. Un sujet vite oublié dans le tumulte des manifestations étudiantes: est-ce que le ministre de la Santé se préoccupe des niveaux de détresse très élevés parmi les agriculteurs québécois? La députée de Matapédia, Danielle Doyer, a voulu attirer l'attention du gouvernement sur ce sujet, à la lumière d'une récente étude faisant état d'un taux alarmant de détresse psychologique en milieu agricole.
La réponse d'Yves Bolduc: pas vraiment. Le ministre a lui aussi «lu les articles dans le journal», mais bon. Les agriculteurs qui éprouvent des problèmes d'adaptation ou de détresse psychologique peuvent obtenir des soins dans les centres de santé et de services sociaux, comme n'importe quel autre groupe de professionnels.
M. Bolduc a sans doute bien d'autres chats à fouetter, mais cette question mérite beaucoup mieux que l'indifférence dont il a fait preuve. Les animaux qu'on élève à la ferme reçoivent plus d'attention que les humains qui y travaillent et y vivent.
Les agriculteurs ne sont pas des travailleurs comme les autres. Les pressions qu'ils ont à supporter sont beaucoup plus grandes que pour les autres groupes de la population, parfois écrasantes, quand l'entreprise et la famille ne font qu'un et qu'on vit avec la crainte de perdre l'une et l'autre.
Le paradoxe, c'est que cette clientèle dont les besoins sont parmi les plus grands au Québec est aussi celle qui consulte le moins. Et on sait peu de choses sur eux. En dehors de deux chercheurs au doctorat, Ginette Lafleur de l'UQAM et Philippe Roy à l'Université Laval, à peu près personne ne s'intéresse à la question dans le milieu universitaire québécois. Qu'est-ce que nos universités attendent pour s'ouvrir à la vie en dehors des villes?
Un organisme, Au coeur des familles agricoles (ACFA), met de l'avant des projets innovateurs comme les «travailleurs de rang», équivalent rural du travailleur de rue, et une maison de répit. ACFA reçoit un soutien financier du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec, de la Coop fédérée, mais il faudra encore beaucoup de temps avant que ses projets essaiment à travers la province.
On doit faire plus pour mettre en place le réseau de soutien et d'entraide en santé mentale qui corresponde aux réalités du monde agricole. Il existe bien un réseau de «sentinelles» pour la prévention du suicide, en agriculture, mais ce réseau ne peut pas avoir réponse à tout.
Les délégués au dernier congrès de l'Union des producteurs agricoles l'ont rappelé, lors de leur congrès annuel, en adoptant une résolution demandant au gouvernement du Québec «de s'assurer que des services spécialisés en psychologie soient offerts aux producteurs et productrices agricoles en détresse et qu'ils soient adaptés à leur situation».
Une enquête réalisée en 2006 montrait que les taux de détresse psychologique étaient de deux à trois fois plus élevés parmi les agriculteurs que dans la population en général. La pression était la plus forte parmi les producteurs de porc, chez qui on trouvait le taux le plus élevé de pensées suicidaires.
Ces problèmes méritent plus d'attention qu'ils n'en reçoivent présentement. Il est temps que le gouvernement crée un groupe responsable de faire un suivi de la situation sur une base régulière. On doit suivre l'exemple de l'Australie, qui a mis sur pied un programme particulier de santé mentale à l'intention des régions rurales, sous la responsabilité du ministère de la Santé, ainsi qu'un réseau qui coordonne le travail des organismes et des individus dans ce domaine.