L'ombre du dauphin

La candidature du magnat de la presse Pierre Karl Péladeau sous les couleurs du Parti québécois est un coup de maître pour l'équipe de Pauline Marois. Il s'agit d'un geste percutant qui va non seulement marquer le reste de la campagne électorale, mais qui pourrait également être d'une grande influence sur l'avenir du Québec.
Toutefois, ce coup de théâtre a aussi le potentiel de se transformer en victoire à la Pyrrhus. La personnalité intransigeante et abrasive de l'ancien président de Québecor et son ambition dévorante peuvent agir auprès de l'électorat et surtout au sein de son propre parti comme un dramatique facteur de division. L'homme d'affaires ne laisse personne indifférent. Et dans la plupart des cas, la perception est sans nuances, on aime ou on déteste...
Il est bien sûr toujours délicat de la part de représentants d'un média concurrent de discuter des mérites et des faiblesses du patron de ses compétiteurs, car, entendons-nous bien, personne n'est dupe ce matin. Dans la tête de tous ceux qui travaillent chez Québecor, du premier jusqu'au dernier, le seul et unique dirigeant de l'empire demeure Pierre Karl Péladeau, actionnaire majoritaire, même si son portefeuille est temporairement sous fiducie sans droit de regard. Le mot temporairement est ici capital... Son influence sur l'empire n'est pas disparue comme par enchantement. Et ses adversaires politiques sont pleinement justifiés de s'en inquiéter.
Chose certaine, en signant sa carte de membre du PQ et en soumettant sa candidature aux électeurs de la circonscription de Saint-Jérôme, Pierre Karl Péladeau accepte les règles du jeu démocratique et le fait d'évoluer plus que jamais sous l'oeil scrutateur de la classe médiatique.
Surtout, comme le diraient les commentateurs sportifs, que le nouveau candidat péquiste est un joueur de concession. Il est de loin la plus grosse pointure à faire son entrée sur la scène politique depuis des lustres. Sous sa direction, Québecor s'est hissée parmi les plus importantes entreprises au Québec.
Alors, si M. Péladeau met tout son talent et sa pugnacité au service du projet souverainiste, le camp du Oui pourrait faire un grand bond en avant. Toute la classe politique fédéraliste canadienne doit s'en inquiéter, PKP n'ayant jamais fait dans la demi-mesure.
À 52 ans, la nouvelle recrue péquiste a l'énergie, l'expérience et les ressources qu'il faut pour influencer sérieusement le cours des choses.
D'un autre côté, l'actionnaire majoritaire de Québecor ne s'est guère fait connaître jusqu'ici comme un joueur d'équipe, ni comme un rassembleur. Il a dirigé ses dossiers d'une main de fer, attaquant férocement ses concurrents, n'hésitant pas à faire la vie dure même à ses propres collaborateurs. Mais voilà, la politique a ses règles et ses pièges qu'un homme entier comme M. Péladeau pourrait avoir de la difficulté à gérer. L'homme n'est pas patient.
Chose certaine, son entrée en scène au Parti québécois vient remettre en question la hiérarchie du pouvoir au sein de cette formation. Il est depuis dimanche l'unique numéro deux, le dauphin en attente sous l'ombre duquel Pauline Marois s'exécute maintenant. L'échec, ni le demi-succès, n'est plus permis pour cette dernière. En abattant cette carte, la première ministre a joué son va-tout. Il la fera gagner ou il la remplacera.
Tous les ambitieux du cabinet peuvent aller se rhabiller. M. Péladeau ne porte pas les couleurs péquistes pour jouer les seconds violons. Et gare à ceux qui prendraient le risque de se placer en travers de sa route.
En conclusion, il faut saluer l'implication publique de l'homme d'affaires et son désir de servir. La vie publique est à bien des égards ingrate et exigeante, et bien des choix plus faciles s'offraient évidemment à lui.