Le déclin de la crédibilité des médias a commencé bien avant que Donald Trump ne devienne président des États-Unis, bien avant que la chaîne Fox News, lancée en 1996, Breitbart News (2007) et autres Rebel Media (2015) de ce monde ne fassent continuellement leur autopromotion sur le thème de «les médias traditionnels vous mentent».

L'oeuvre de Trump, la part des médias

ÉDITORIAL / La faute de Facebook ? Celle de Trump ? De Fox News ? On attribue à bien des gens la crise profonde qui secoue le journalisme depuis quelques années. Pas à tort, d'ailleurs, puisqu'il n'y a pas de raison de croire à un facteur unique. Mais ce débat sur l'avenir des médias nous semble souffrir d'un énorme angle mort qui risque de nous faire manquer les vraies solutions.
Il est vrai, disons-le d'emblée, que la migration de la pub vers les réseaux sociaux, Facebook et Google en tête, est absolument dramatique : d'un sommet de près de 50 milliards $ en 2005 et en 2006, les revenus publicitaires des journaux avaient fondu à 18 milliards $ en 2015 aux États-Unis, et la tendance est la même partout en Occident. C'est là, évidemment, une cause immédiate de l'actuelle «crise des médias».
Mais le journalisme souffrait depuis longtemps d'un autre mal tout aussi grave, bien que la profession ait généralement choisi de l'ignorer. Dans les années 70, quand la firme de sondage Gallup demandait aux Américains ce qu'ils pensaient des journalistes, entre 70 et 75 % répondaient qu'ils leur faisaient «beaucoup» ou «assez» confiance. Cette crédibilité s'est toutefois érodée petit à petit par la suite jusqu'à atteindre un horrible 32 % en 2016 - et cette tendance-là aussi prévaut ailleurs en Occident. Ce déclin a donc commencé bien avant que M. Trump ne devienne président des États-Unis, bien avant que la chaîne Fox News, lancée en 1996, Breitbart News (2007) et autres Rebel Media (2015) de ce monde ne fassent continuellement leur autopromotion sur le thème de «les médias traditionnels vous mentent».
Les succès de ces usines à tordre les faits sont un symptôme, et non la cause, de cette perte de confiance. Ce sont plutôt les médias traditionnels eux-mêmes qui ont miné leur propre crédibilité. Entendons-nous, il s'est fait du grand journalisme depuis les années 70, et il s'en fait encore. Mais il ne s'est pas fait que ça, tant s'en faut : la réputation qu'ont les journalistes de pécher par sensationnalisme, d'exagérer sans arrêt, de taire les nuances pour grossir une histoire, de citer des gens hors contexte, et ainsi de suite, cette réputation-là n'est pas apparue par magie. Nous, journalistes, nous la sommes forgée à force de commettre toutes ces fautes.
Ce problème est connu depuis longtemps, mais le métier ne s'est jamais doté de mécanismes d'autorégulation dignes de ce nom : le Conseil de presse du Québec, par exemple, n'est qu'un «tribunal d'honneur». Soit, aucun journaliste un tant soit peu sérieux ne veut y comparaître, mais le fait est que certains ont été blâmés à de multiples reprises ces dernières années, et qu'ils continuent de pratiquer le métier comme si de rien n'était.
Il est très tentant, bien qu'il serait ardu d'en faire la preuve formelle, de faire un lien entre cette méfiance envers les journalistes et le déclin du tirage des quotidiens qui, lui aussi, remonte à loin. Au Canada, il s'achetait près de 6 millions de copies de journaux par jour en 1990 ; ce n'était plus que 3,9 millions en 2015 -, et ce, pour une population pourtant 50 % plus grande. Aux États-Unis aussi, les tirages ont commencé à baisser au tournant des années 90. Et il est impossible d'en mettre la faute uniquement sur Internet : seulement 13 % des ménages américains étaient branchés en 1995...
Les maux auxquels on attribue aujourd'hui les déboires du journalisme sont réels et l'on doit leur trouver des solutions. Mais force est d'admettre que lorsque Facebook et Google sont arrivés dans le portrait, les médias s'étaient déjà placés eux-mêmes dans une position de grande faiblesse. Et qu'ils devront bien, s'ils veulent s'en sortir, accepter de voir cet éléphant dans la pièce.