L'histoire de Pierre

Il y a trois mois, Pierre vivait dans la rue, sale, la barbe jaunie. Il tenait des propos sans queue ni tête, parlait à des interlocuteurs imaginaires. Se grattait partout, tout le temps, au point d'en saigner. Au refuge, il se levait en pleine nuit pour retourner dans la rue, persuadé que son lit était infesté de microbes. Pierre aurait eu besoin de médicaments, mais il refusait d'en prendre, convaincu que les pilules étaient empoisonnées.
Aujourd'hui, après 10 ans d'itinérance, Pierre vit dans un petit logement, ne se gratte plus, s'est fait couper la barbe et tient des propos cohérents.
L'histoire de Pierre a été racontée dans La Presse mardi. Elle représente sans doute «la plus spectaculaire réussite du Projet réaffiliation en itinérance et santé mentale (PRISM) mis en place il y a deux mois à la Mission Old Brewery par le service de psychiatrie du CHUM», écrit la journaliste Katia Gagnon.  
Le projet PRISM, ce sont deux psychiatres qui voient des patients en dehors de l'hôpital. Dans la rue, dans des stations de métro et, depuis deux mois, dans le plus grand refuge de la métropole. Puisque les sans-abri chroniques qui ont des problèmes de santé mentale ne vont pas à eux, qu'ils passent trop souvent à travers les mailles du filet, les deux psychiatres ont décidé de se rendre là où ils se trouvent. L'idée, c'est de créer un lien avec les patients. De parler avec eux, de les écouter, pour éventuellement les convaincre de se faire soigner et de sortir de la précarité de la rue. Tout ça avec le concours d'une intervenante de la Mission Old Brewery, d'un travailleur de rue et d'une infirmière.
Ce que l'histoire de Pierre démontre, c'est que la lutte contre l'itinérance commande une variété d'actions complémentaires. Qu'elle passe, entre autres, par l'accueil, l'hébergement, le travail de rue, l'accompagnement, le soutien communautaire, l'aide médicale et l'accès au logement. Et que le milieu communautaire a fichtrement raison de s'inquiéter de la nouvelle orientation apportée à la Stratégie des partenariats de lutte contre l'itinérance (SPLI) lors du dernier budget Flaherty.
Le gouvernement conservateur a certes reconduit le programme fédéral jusqu'en 2019, mais celui-ci privilégiera désormais un modèle, le Housing First, une forme d'aide qui consiste à fournir d'abord un logement aux sans-abri. Pas que cette approche ne soit pas valable, au contraire. Mais elle ne peut être, faut-il insister, la seule réponse au phénomène complexe de l'itinérance.
Pendant 12 ans, des dizaines d'organismes communautaires québécois engagés de différentes façons dans la lutte contre l'itinérance ont pu compter sur le financement de la SPLI. Rien n'indique qu'ils continueront tous d'en bénéficier, ou qu'ils en bénéficieront autant, après le 31 mars.
Le gouvernement Marois, le milieu communautaire, les villes de Montréal et de Québec et les partis d'opposition fédéraux ont uni leurs voix pour que le caractère généraliste du programme soit maintenu. Une motion à cet effet a même été adoptée à l'unanimité à l'Assemblée nationale en avril dernier. Bravo.
Mais à défaut de convaincre le gouvernement conservateur, Québec devra se résoudre à combler l'éventuel vide laissé par la réorientation de la SPLI.
On attend d'ailleurs avec impatience la fameuse politique sur l'itinérance promise par Pauline Marois lors de son discours inaugural, le 31 octobre 2012. Souhaitons que ce plan d'action permette d'améliorer la cohésion et la cohérence des actions gouvernementales en matière de lutte contre l'itinérance. Qu'il soit pourvu de moyens, un défi dans le contexte actuel de précarité des finances publiques.
Et qu'il soit porteur de belles histoires, à l'image de celle de Pierre.