Le Séminaire des Pères Maristes

L’expulsion dont on ne parle pas

ÉDITORIAL / Le Séminaire des Pères Maristes n’a laissé guère de choix au juge Dumais que d’ordonner la réintégration des trois élèves ayant échangé des photos à caractère sexuel. La défense du Séminaire n’invoquait pas les conséquences pour les jeunes filles de cet épisode, le juge ne pouvait donc pas en tenir compte. Pire, la direction du séminaire a tenu leurs familles en partie responsables du désordre redouté.

La décision de réintégrer les garçons «a été très mal reçue par les parents des victimes alléguées, qui ont alors interpellé plusieurs médias, entraînant la mobilisation d’une partie de la population et des critiques acerbes à l’égard de l’institution...», plaidait le directeur de l’école dans sa déclaration assermentée. 

Ce passage en dit long sur les lacunes dans la gestion de ce qui est devenu une crise. Si les parents des victimes avaient été inclus dans le processus, les décisions auraient peut-être été différentes. Et si les parents ont eu recours aux médias, c’est parce qu’ils ne voyaient pas d’autre façon de se faire entendre. 

Un autre passage de la déclaration est éloquent : lorsqu’il a annoncé, le 21 juin, sa décision de réintégrer tous les élèves, le directeur était «persuadé que la période estivale suffirait à faire redescendre la tension entre les élèves impliqués et à passer à autre chose». Mais était-il vraiment le mieux placé pour faire cette évaluation? 

Faisons une parenthèse importante. Il ne s’agit pas de blâmer une personne ou une institution qui s’est retrouvée devant une situation déchirante et qui cherchait à protéger tous ses élèves. Mais nous devons en tirer des leçons, car ce cas est loin d’être une exception. 

Il existe des ressources externes, professionnelles, qui peuvent fournir de l’aide dans de telles situations. Elles devraient être mises à contribution pour jouer un rôle de médiation entre les différentes parties; évaluer un traumatisme, le cas échéant; ou offrir un terrain neutre si la position de certains acteurs risque de créer un conflit. 

Il faut aussi faire le choix parfois difficile d’accorder une priorité aux victimes, lorsque de tels gestes ont des conséquences aussi lourdes. Rappelons qu’une d’entre elles a été hospitalisée, pendant plusieurs semaines. Sa mère a même eu peur de perdre sa fille, nous apprenait un reportage de Radio-Canada en juillet.

Ne se sentant pas épaulées, deux des trois victimes ont changé d’école. C’est l’expulsion dont on ne parlera pas. Tous les arguments invoqués par le juge pour évaluer les inconvénients d’un changement d’école des trois garçons devraient pourtant s’appliquer à elles aussi. : «Le choix de changer d’école est complexe et sensible, écrit le juge Dumais, puisqu’il implique de déraciner l’élève d’un environnement éducatif devenu familier, de mettre de côté des amitiés, un sentiment d’appartenance...»

Estimant ne pas avoir suffisamment de prise sur les décisions, les jeunes filles ont senti qu’il ne leur restait pas d’autre choix que de faire ce changement. La priorité aurait dû être de ne pas en arriver là. 

Les garçons n’ont pas encore été accusés, et s’ils le sont, il faudra attendre un jugement avant de se prononcer sur la gravité du geste. Mais une école n’est pas un tribunal. Le standard pour accepter ou refuser un élève ne peut pas être le même que pour décider de sa culpabilité à un acte criminel. L’école avait suffisamment d’éléments en mains pour prendre une décision éclairée sans avoir besoin de s’en remettre au système de justice.