L'exagération et la lucidité

Faut-il vraiment invoquer le fantôme d'Adolf Hitler, comme l'ont fait le premier ministre Harper et notre ministre des Affaires étrangères, John Baird, pour mobiliser l'opinion publique contre l'invasion - il n'y a pas d'autre mot - de la Crimée par l'armée russe?
L'ex-secrétaire d'État des États-Unis Hillary Clinton a elle aussi dressé ce parallèle, à la suite d'un article publié par un professeur à l'Institut d'État des relations internationales de Moscou, André Zoubov.
Ces exagérations ne servent à rien d'autre qu'à semer la confusion, à un moment où on a surtout besoin de lucidité. On peut être un despote, comme M. Poutine, sans être un monstre hitlérien pour autant. D'ailleurs, les réactions des pays membres de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) ne donnent pas l'impression que l'incursion russe en Ukraine est annonciatrice d'une conquête européenne.
On ne peut pas vraiment comparer le coup de force de M. Poutine à l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie en 1938. Hitler nourrissait, depuis plus d'une décennie déjà, le rêve dément d'une domination mondiale. Les ambitions de Poutine, aussi grandes soient-elles, ne sont pas du même ordre.
La Russie se remet difficilement de la chute de l'empire soviétique, mais ce n'est en rien comparable à l'effondrement de l'Allemagne au lendemain de la Première Guerre mondiale, ni au Traité de Versailles, qui a créé des conditions propices au régime nazi.
Plusieurs raisons motivent l'action de la Russie, et elles sont toutes rationnelles. Il y a d'abord l'histoire, puisque Kiev est considéré comme l'un des berceaux du peuple russe; il y a l'argent, car on espère encore découvrir d'importantes réserves de gaz dans la mer Noire; et enfin il y a la sécurité, car l'Ukraine a déjà servi d'autoroute à Hitler et à Napoléon dans leurs tentatives d'invasion.
Le geste posé par M. Poutine est celui d'un politicien calculateur, et il doit être contré par une diplomatie du même ordre. Jusqu'ici d'ailleurs, au-delà de la rhétorique, les réactions du Canada, des États-Unis et des autres pays vont dans ce sens-là. On doit faire preuve de fermeté, non seulement dans nos mots, mais dans nos actions aussi, sans pour autant couper les ponts.
Mais en condamnant l'intervention militaire russe, il ne faut pas non plus oublier que des dirigeants du Canada comme des États-Unis se sont eux aussi immiscés dans le soulèvement ukrainien, allant sur la fameuse place de l'Indépendance, comme M. Baird l'a fait en décembre. Qu'aurions-nous dit si le ministre des Affaires étrangères de Russie était venu chez nous appuyer le mouvement Idle No More? Et que dirait Washington si un politicien russe participait à des manifestations antiaméricaines à Toronto?
Le Canada compte l'une des plus importantes communautés ukrainiennes au monde. Notre sympathie envers ce peuple, qui veut se défaire d'un régime corrompu, est justifiée, mais la meilleure façon de l'aider est de mesurer l'impact de nos gestes.
Il n'est pas nécessaire d'ouvrir le tombeau de Hitler pour dénoncer cette agression armée. On peut trouver d'autres chefs d'État qui ont récemment mis en garde les nations contre de telles manoeuvres, à cause des risques qu'elles représentent pour la stabilité internationale.
L'un d'entre eux affirmait, en septembre 2013 : «Dans l'état actuel du droit international, l'usage de la force n'est autorisé qu'en légitime défense, ou bien par une décision du Conseil de sécurité. Toute autre intervention est inacceptable en vertu de la Charte des Nations Unies et constitue un acte d'agression. Il faut cesser de recourir à la force et résoudre les conflits par la diplomatie et la politique.»
Ces mots sont ceux de Vladimir Poutine, dans le texte qu'il a lui-même rédigé pour The New York Times sur la Syrie.