Le temps ou jamais

On savait déjà que Québec et Terre-Neuve ne parlaient pas la même langue. Depuis l'annonce d'une entente pour le transport d'électricité terre-neuvienne sur le réseau québécois, on est en droit de se demander s'ils parlent des mêmes choses.
À première vue, il y aurait tout lieu de se réjouir de ce début de collaboration entre deux provinces dont le contentieux hydroélectrique va de rebondissement en rebondissement depuis quelques décennies. Or la lecture différente qu'en font les deux protagonistes laisse songeur.
Le premier ministre de Terre-Neuve, Danny Williams, y voit sa première percée sur le marché américain. Le ministre québécois des Ressources naturelles, Claude Béchard, y voit plutôt une reconnaissance de la nécessité d'une entente avec le Québec pour le transport de son électricité vers ce lucratif marché.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que la confiance est un élément tragiquement absent des négociations entre les deux provinces. On comprend qu'une entente pour réaliser en commun le harnachement des rivières du Bas-Churchill ait fait long feu, il y a quelques années. À regarder ainsi les choses chacun de son bout de la lorgnette, on en perd de vue l'objectif commun.
Au point où maintenant Terre-Neuve (et Ottawa!) rêve d'une autoroute électrique Est-Ouest au Canada avec transit vers les États-Unis. Québec tient dur comme fer à être, sur son territoire, le seul propriétaire et maître d'oeuvre de cette autoroute... payante. Pas question de laisser Ottawa «mettre le nez dans la construction de lignes de transport d'électricité» chez nous, tranche, avec raison, le premier ministre Jean Charest.
Et pour cause! Derrière ce débat en apparence théorique, pour ne pas dire constitutionnel, se profile en effet la vente d'énergie verte sur les lucratifs marchés tant ontarien qu'américain. Devant les milliards de dollars en jeu, la petite entente annoncée en début de semaine ne pèse pas lourd. À peine 40 à 80 millions $ pour Terre-Neuve et une vingtaine de millions de dollars pour Hydro-Québec. Mais elle pourrait quand même poser les jalons d'un accord plus vaste entre les deux provinces.
Une perspective alléchante pour l'Ontario, qui compte sur l'énergie d'un futur développement du mégaprojet terreneuvien du Bas-Churchill pour se débarrasser de ses centrales au charbon. Et pour Terre-Neuve également, qui a terriblement besoin d'un marché pour cet ambitieux projet. Au point où elle étudie la faisabilité d'un lien sous-marin pour contourner le territoire québécois et vendre ses précieux mégawatts directement sur le marché américain.
Or, pétrodollars aidant, la province insulaire aura probablement bientôt les moyens de le faire. D'autant plus que techniquement la chose a déjà été réalisée en Europe, entre la Suède et les Pays-Bas notamment. De surcroît, l'une des entreprises associées au projet du Bas-Churchill, la norvégienne StatNett, a déjà une expertise dans ce domaine.
Voilà qui vient changer la donne pour Québec au moment où il vient de lancer le projet La Romaine, une centrale hydroélectrique d'une capacité de 1550 mégawatts. Ce sont plus de 2800 MW que le projet du Bas-Churchill mettrait sur le marché presque en même temps. Et Terre-Neuve a déjà indiqué qu'elle ne lèverait pas le nez sur un «appui» fédéral de quelques milliards de dollars.
Au grand dam de Québec qui a développé seul, et continue de le faire, son énergie hydroélectrique. Avant de se retrouver devant le fait établi, Québec et Hydro-Québec auraient certainement avantage à entreprendre de sérieuses négociations avec le voisin terre-neuvien. À moins qu'il ne soit déjà trop tard et que ce dernier s'y refuse... Il faut le reconnaître, l'interlocuteur du Québec n'est plus la petite province pauvre et démunie qui a signé, à la fin des années 60, un contrat à sens unique qui lui a profité 19 fois moins qu'à Hydro-Québec.