Le savoir, cet ennemi

Les grandes centrales syndicales ont appelé cette semaine à une mobilisation contre les politiques du gouvernement Harper. Ceux qui ont la science et la recherche à coeur auraient toutes les raisons d'en faire autant. Car cette année encore, le savoir scientifique continuera d'être une cible de choix pour les conservateurs.
La CBC et le Globe and Mail ont fait état au cours des derniers jours de l'inquiétude de la communauté scientifique devant la décision de Pêches et Océans Canada de fermer 7 de ses 11 bibliothèques d'ici 2015. Le plan conservateur consiste à les regrouper dans deux installations principales à Darmouth, en Nouvelle-Écosse, et à Sydney, en Colombie-Britannique. Des collections «spécialisées» seront hébergées dans deux bibliothèques de la Garde côtière canadienne à Ottawa et à Sydney, en Nouvelle-Écosse. La seule bibliothèque scientifique maritime francophone du pays, celle de l'Institut Maurice-Lamontagne à Mont-Joli, sera fermée malgré un avis du commissaire aux langues officielles recommandant de la laisser ouverte.
En plus de museler ses scientifiques, ses archivistes et ses bibliothécaires, de couper dans les programmes de recherche et de fermer des laboratoires de surveillance de la pollution de l'eau, le gouvernement Harper se débarrasse de ses bibliothèques de sciences maritimes pour des raisons qui ont moins à voir avec des économies d'argent - son plan de consolidation lui ferait épargner un gros 430 000 $ par année! - qu'avec une idéologie obscurantiste.
Pêches et Océans Canada prétend que sa collection conservera la même taille et la même étendue et qu'elle sera accessible en ligne, ce dont doutent plusieurs scientifiques. Le spécialiste de la biologie marine de l'Université Dalhousie Jeff Hutchings se demande avec raison comment le Ministère pourra numériser l'ensemble de ses documents imprimés (sa collection en comptait quelque 660 000 à l'automne 2012) avec des ressources humaines et financières réduites. «On ne sait pas ce qui sera conservé et ce qui sera perdu», déplorait le biologiste dans une entrevue accordée lundi à la CBC.
Des scientifiques du Ministère ont pour leur part confié sous le couvert de l'anonymat au magazine d'actualités en ligne The Tyee que beaucoup de matériel était «perdu à jamais», n'hésitant pas à qualifier le plan de regroupement des bibliothèques du gouvernement conservateur de «libricide».
Dans la section «Bibliothèques» du portail de Pêches et Océans Canada, on peut mesurer toute l'ampleur du flou qui entoure ce plan. Il y est notamment mentionné que 30 000 publications et rapports du Ministère sont actuellement accessibles en ligne, et que «les autres documents pourront être numérisés à la demande des utilisateurs». Il y est également précisé que des documents «en double ou non» pourraient être offerts à des universités ou à «d'autres partenaires de la région» et que «le Ministère peut éliminer de sa collection seulement le contenu en double se trouvant dans plus d'une bibliothèque et, dans de très rares cas, les documents qui ne traitent pas de sujets liés à son mandat».
Son mandat? Mais qu'est donc le mandat de Pêches et Océans Canada devenu sous les conservateurs, au juste? Le Ministère est édenté, comme l'est celui de l'Environnement. Les compagnies qui se livrent à une exploitation sauvage des ressources du pays ou qui envisagent de le faire sans s'enfarger dans les fleurs de l'environnement n'ont pas trop à craindre de se faire mordre. Le gouvernement conservateur n'a-t-il pas démantelé ou modifié à leur intention les lois canadiennes sur les pêches, sur la protection des eaux et sur l'évaluation environnementale?
Mais revenons à nos moutons. Quand le gouvernement Harper s'en prend à la science environnementale comme il le fait, c'est non seulement à la liberté académique et au capital intellectuel des Canadiens qu'il s'attaque, mais aussi éventuellement à leur bien-être.