Le rocker et la science

La colère du chanteur Neil Young devant l'impact de l'exploitation des sables bitumineux n'a rien de surprenant, si vous avez le moindrement suivi sa carrière. Neil Young est tout sauf un politicien, mais il a toujours endossé des causes sociales, totalement indifférent aux réactions qu'il peut provoquer. Il se situe quelque part entre Robert Charlebois et Georges Saint-Pierre.
Il s'est fait beaucoup d'ennemis en comparant Fort McMurray à Hiroshima, l'automne dernier. L'image était excessive, mais c'est une étendue de plus en plus vaste qu'on transforme en désert.
Il a ravivé ce débat avec sa tournée en appui au peuple chipewyan. Neil Young n'est pas le seul ni le premier à dénoncer les dommages causés par cette industrie. Ses inquiétudes sont partagées par bien des chercheurs, et eux aussi ont été attaqués, dans le but de les discréditer. Là-dessus, il n'y a rien de neuf à Fort McMurray. On a pourtant de bonnes raisons de s'inquiéter devant une exploitation pétrolière qui double tous les sept ans.
Fort Chipewyan est situé près du lac Athabasca, là où la rivière du même nom se jette après avoir traversé les mines à ciel ouvert, au nord de Fort McMurray. Un médecin qui traitait les autochtones de Fort Chipewyan et la population de Fort McMurray, le Dr John O'Connor, avait sonné l'alarme en 2003 et 2004 parce qu'il jugeait trop élevés les taux de cancer et d'autres maladies qu'il observait chez les autochtones. Pendant des années, par la suite, il a eu à se défendre pour conserver son droit de pratique devant les attaques de Santé Canada, qui l'accusait d'alarmer inutilement la population.
Des études menées depuis indiquent que l'incidence de certains cancers serait de 30 % plus élevée que la normale. Ce n'est qu'en 2009 que toutes les accusations portées contre lui ont finalement été abandonnées.
Les critiques à l'endroit de Neil Young sont dans la même veine : il ne sait pas de quoi il parle, il exagère, etc. C'est relativement facile de discréditer un chanteur, même s'il a reçu l'Ordre du Canada, mais il dit essentiellement la même chose que David Schindler, une sommité dans l'étude des eaux superficielles continentales, et lui-même décoré de l'Ordre d'excellence de l'Alberta. Et le scientifique peut être aussi percutant que le chanteur.
«Si vous demandiez à n'importe quel idiot du village de survoler les mines et de dire qu'il n'y a pas d'impact majeur, il ne pourrait pas dire non, a-t-il soutenu récemment à l'Université Carleton. Pourtant nous avons des ministres de l'Environnement et des premiers ministres qui font ces affirmations. Imaginez à quel point nous devons passer pour des idiots à Washington.»
Ce chercheur a démontré que des contaminants (des HAP) étaient détectés jusqu'à 50 km des sables bitumineux. Il a de plus observé des difformités chez le poisson, identiques à ce qu'on a vu dans le golfe du Mexique, après l'explosion de la plateforme Deepwater Horizon.
Pourtant, jusqu'en 2010, l'Alberta et le gouvernement fédéral soutenaient que les contaminants dans ce bassin émanaient de source naturelle. Depuis, Ottawa a retiré son appui financier au centre de recherche dirigé parM. Schindler, la Région des lacs expérimentaux (RLE), pourtant reconnu mondialement, qui n'a été sauvé que grâce au gouvernement ontarien.
David Schindler s'inquiète du danger que constituent les immenses bassins de sédimentation où s'entassent les produits chimiques utilisés dans l'extraction des sables bitumineux. «La question n'est pas de savoir si l'un d'eux va céder un jour, car ça va se produire tôt ou tard. Et si ça arrive en hiver, quand la rivière Athabasca est couverte de glace, ça va se rendre jusqu'à la mer de Beaufort, et avoir un impact sur une douzaine de communautés.»
Même un chanteur peut comprendre ça.