Le pont de qui?

Pourquoi pas une loterie pour débloquer l'impasse dans laquelle croupit le pont de Québec? Invitons les gens à deviner quand la première composante finira par lâcher. Le jour fatidique, une partie du magot ira au gagnant, le reste permettra de réparer le bris. Ensuite, on recommence.
Ça ne serait pas plus ridicule que la situation dans laquelle on patauge depuis plus d'une décennie. Fallait-il vraiment qu'un couple de retraités publie, à ses frais, une annonce pleine page pour révéler l'absurdité du dossier?
Ne vous leurrez pas : pendant qu'Ottawa, Québec et le CN se renvoient la balle, la dégradation du pont s'accélère. Il ne faut pas se laisser endormir par les assurances sur la «solidité» du pont. S'il y a une chose que les études nous ont apprise depuis près de 20 ans, c'est que des réparations s'imposent et qu'elles ne se font pas.
La solidité structurelle du pont n'est pas encore compromise, mais en fin de compte, ce n'est qu'une question de temps. L'étude réalisée en 2009 par la firme Delcan signalait des dommages qui n'étaient pas mentionnés dans les études des années 90, ce qui «démontre à quel point la corrosion peut s'accélérer et causer des dommages, surtout là où l'acier est sans protection».
Mais qui est responsable du pont? Là est le problème, semble-t-il. À Montréal, une société fédérale de la Couronne est responsable des ponts Champlain et Jacques-Cartier. Au moins, c'est clair. Ici, le pont Pierre-Laporte relève du gouvernement provincial, mais son voisin, lui, appartient encore au CN, un anachronisme. La compagnie de chemin de fer ne demande qu'à s'en départir et la seule question qui se pose, c'est comment se fait-il que ça ne soit pas encore fait?
Les ponts qui enjambent la rivière Saint-Charles, et qui ne servent qu'au train, ça peut se comprendre. Mais le pont de Québec? Vraiment?
Il y circule environ 1,3 million de véhicules par année, et jusqu'en 2012, le Québec ne payait en tout et pour tout au CN que 25 000 $ annuellement, en vertu d'une entente qui datait de 1949, héritage de Maurice Duplessis. On savait depuis des lustres que cette entente venait à échéance en 2012, comment se fait-il qu'on ait attendu jusqu'aux tout derniers mois pour entamer les négociations pour son renouvellement? C'est une négligence inexcusable.
De toute façon, rien ne justifie que le CN soit encore aujourd'hui propriétaire de cette infrastructure. À l'origine, le pont a peut-être été construit pour le train, mais les autos y circulent tout de même depuis 1929. Les gouvernements, et en particulier le gouvernement fédéral, devraient assumer leurs responsabilités et en reprendre possession, parce que les propriétaires du pont, ce sont d'abord et avant tout ceux qui ne pourraient pas s'en passer. Le gouvernement fédéral et le CN s'affrontent en cour depuis des années pour régler ce litige insensé.
Si l'histoire du pont Champlain nous a appris quelque chose, c'est que la gestion de ces infrastructures publiques doit être la plus transparente possible. Même si, à Montréal, le pont était administré par une société de la Couronne, on a tenté de minimiser l'imminence et la gravité du risque que représentait l'état du pont. En juillet 2011, le ministre Denis Lebel s'était même opposé à la diffusion d'une étude par la même firme Delcan, parce que selon lui cela risquait de créer inutilement de l'inquiétude parmi la population.
Comment voulez-vous, après ce désolant épisode, accorder une confiance aveugle à ces dirigeants? Le pont de Québec doit appartenir à une structure publique, capable de rendre des comptes et de répondre aux questions. La situation actuelle est inacceptable. On ne réalise aucune économie en retardant des travaux qui s'imposent. On ne fait que gonfler la note.