En entrevue éditoriale avec Le Soleil, mercredi, Robert Lafrenière a avoué qu’il ne pensait pas que son mandat à la tête de l’UPAC serait aussi difficile.

Le paratonnerre de l’UPAC

ÉDITORIAL / S’il se rend compte qu’il nuit à l’UPAC, Robert Lafrenière quittera avant la fin de son mandat en 2021 pour le bien de l’organisation. Mais il n’en est pas là. Il faudra du solide, des faits pour le déloger. Il est satisfait du bilan opérationnel de la dernière année présenté aujourd’hui. Le climat de travail est bon, il n’y a pas de crise à l’UPAC, assure le commissaire. Mais il existe, selon lui, des gens qui veulent détruire l’Unité permanente anticorruption, qui tentent de nuire à l’enquête Mâchurer, des gens qui veulent sa tête.

L’UPAC a décidé, cette année, de procéder à une série d’entrevues éditoriales pour faire son bilan de 2017. Avec Le Soleil, mercredi, le commissaire à la lutte à la corruption se garde bien de préciser et de nommer qui a intérêt à faire déraper son organisation pour laquelle l’État consacre 50 millions $ par année. De gros entrepreneurs, des gens d’affaires, des politiciens?  

Rencontré dans son sobre bureau de Montréal, Robert Lafrenière l’avoue : il ne pensait pas que son mandat à la tête de l’UPAC serait aussi difficile. Il savait bien qu’en jouant dans «le grand monde», à un niveau politique élevé, que la partie ne serait pas aisée, qu’il y aurait des coups. Mais pas à ce point. Il doit également composer avec un «vent de face» provenant des médias. Des médias dont il vante à la fois le travail et la capacité d’exercer des pressions pour préserver un équilibre entre les différents pouvoirs, mais dont il déplore néanmoins certaines nouvelles «soufflées». Plus d’une fois dans l’entrevue, l’homme se qualifie de «paratonnerre» de son équipe.

Le commissaire Lafrenière et l’UPAC se sont retrouvés sur la sellette quelques fois récemment. Le numéro 2, Marcel Forget, commissaire à la vérification de l’intégrité a dû démissionner. Le Journal de Montréal a publié qu’un libéral influent avait poussé le CV de M. Lafrenière pour un poste à l’Agence métropolitaine de transport. Le ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, a exigé un rapport sur le climat de travail pour le 19 janvier, ce avec quoi le commissaire se dit fort à l’aise. Il souligne que le taux d’absentéisme est bas à l’UPAC et qu’il n’y a aucune plainte pour harcèlement dans sa boîte. 

M. Lafrenière ne voit pas pourquoi il perdrait son poste parce qu’il fait son travail. Et pour lui, cela ne fait aucun doute. «Le Québec est sous contrôle», affirme-t-il. Il souligne que l’UPAC est vu comme un modèle au Canada et à l’étranger. 

L’UPAC a saisi et bloqué 34 millions $ depuis sa création en 2011. Ce qui fait «le plus plaisir» au commissaire est que 2017 se termine avec 48 déclarations de culpabilité pour des infractions criminelles de fraude envers le gouvernement, de complot, de corruption dans les affaires municipales et d’abus de confiance. «Les citoyens veulent ça». 

Mais ils veulent plus encore. Robert Lafrenière convient que certains recherchent aussi «l’odeur du sang»  et le politicien le plus haut placé dans la hiérarchie. Le commissaire rappelle que Mâchurer, qui vise notamment l’ancien premier ministre Jean Charest et l’ancien argentier du Parti libéral du Québec, Marc Bibeau, a démarré à sa demande en 2014.

M. Lafrenière est convaincu qu’il y aura «des bracelets» dans ce dossier-là. Il signale que 300 personnes ont été rencontrées et qu’une montagne de documents a été saisie à Québec. Il comprend que le citoyen s’impatiente. Mais les choses doivent se faire correctement. Un crime économique, c’est plus long  à décoder qu’une scène de meurtre, souligne celui qui a été dans la police 30 ans avant d’être sous-ministre à la Sécurité publique. 

«Le citoyen nous fait confiance», affirme le commissaire Lafrenière qui doit souvent se défendre d’avoir été nommé à son poste une première fois par les libéraux Jean Charest et une seconde par ceux dirigés par Philippe Couillard. 

Il raconte qu’un homme l’a récemment interpellé à l’épicerie et lui a dit de ne pas lâcher. Le chauffeur de taxi qui a conduit Le Soleil aux bureaux de l’UPAC dans le port de Montréal n’était pas aussi convaincu quant à l’indépendance de l’organisation et de son patron face au pouvoir politique. 

Qui a l’heure juste sur la confiance qu’inspire l’UPAC? Robert Lafrenière ne fera pas d’étude et de sondage pour le savoir. Il préfère mettre l’argent sur les enquêtes, sur «les menottes». Le fait que l’UPAC a recueilli cette année 780 dénonciations de citoyens, laisse croire au commissaire que les gens font confiance dans le travail de ses enquêteurs. Et vous?

M. Lafrenière défend ses façons de faire. Arrestations de Normandeau, Côté et compagnie le jour d’un budget, arrestation du député Guy Ouellette qui a causé l’ire du président de l’Assemblée nationale, rapport caviardé remis aux parlementaires. Il justifie la façon dont l’UPAC a procédé. Ce que tente d’éviter le commissaire est de fixer des échéanciers pour l’aboutissement des dossiers sous enquête. Il regrette aussi le choix de personnel au début de son mandat.

La prochaine année est une année électorale. Même si l’UPAC martèle qu’elle est indépendante du politique, elle risque d’être entraînée dans la partie pour déstabiliser des candidats, des formations ou miner leur crédibilité. Robert Lafrenière n’a pas fini de jouer les paratonnerres.