Le moyen-âge numérique

Le Web a eu 25 ans cette semaine. C'est en mars 1989 que Tim Berners-Lee a proposé la création d'un système informatique permettant de naviguer d'un document à un autre, quel que soit l'endroit où ils se trouvent, grâce à des hyperliens. L'idée a pris naissance à l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (le CERN), mais elle a fait boule de neige pour devenir le «World Wide Web» que l'on connaît aujourd'hui.
On aurait pu choisir une autre date, mais les concepteurs du Web cherchaient un moyen de nous alerter, car l'outil qu'ils ont créé pour rendre le savoir accessible à tous s'est transformé en immense système de surveillance.
Le Web peut faire des merveilles. À travers des réseaux sociaux, comme Foursquare, on peut diffuser une alerte AMBER (enlèvement d'enfants) directement à des gens qui se trouvent dans le quartier où l'enlèvement vient d'être signalé.
Mais l'omniprésence de nos gadgets numériques fait qu'on peut tous être suivis à la trace. Juste pendant le mois de décembre 2012, l'Agence nationale de sécurité (NSA) des États-Unis a siphonné plus de 180 millions de fichiers provenant des échanges d'utilisateurs de Google et de Yahoo. Cette révélation a forcé Yahoo, qui s'y refusait depuis des années, à crypter les communications de ses utilisateurs.
Mais l'État n'est pas seul à s'intéresser à nos vies privées. Yahoo et Google font l'objet de poursuites parce qu'ils accèdent au contenu même des courriels qui entrent dans leurs serveurs, pour mieux cibler la publicité, disent-ils. Pensez-y : que diriez-vous si Postes Canada ouvrait votre courrier pour savoir quelle publicité vous intéressera le plus?
Le Web reproduit un système féodal, selon Bruce Schneier, expert britannique en cybersécurité. Nous acceptons d'abdiquer notre liberté et notre vie privée pour profiter de services prétendument gratuits et des interfaces dernier cri que nous font miroiter les Google, Facebook et Twitter de cet univers. Maintenant que le système est en place, l'État n'a qu'à puiser à même ce flot d'information.
Pourtant, le Web n'a pas été conçu à l'origine pour être aussi centralisé. La toile imaginée par Tim Berners-Lee était tout le contraire, un ensemble décentralisé de petits réseaux qui communiquent les uns avec les autres.
À 25 ans, le Web est encore loin de l'âge adulte. Tout peut encore changer. Le sacrifice d'Edward Snowden a ébranlé les empires numériques, forcés d'améliorer leur sécurité par de meilleures techniques d'encryption.
Berners-Lee préconise la création d'une Charte des droits du Web. Son initiative attire beaucoup d'attention ces jours-ci, en raison de sa célébrité, mais le Web, c'est aussi une immense communauté d'usagers, dont vous n'entendrez jamais parler, qui créent des outils grâce auxquels on peut se libérer de l'emprise de nos nouveaux seigneurs.
Jacob Cook, un étudiant montréalais, est l'un d'eux. Il développe un système d'opération, baptisé ARKOS (voir arkos.io) conçu pour faciliter l'installation d'un serveur sur un micro-ordinateur, pour une centaine de dollars à peine. Vous pourrez alors héberger votre courrier, votre blogue ou votre site Web, chez vous.
Son idée, c'est de revenir aux sources du Web, pour qu'il soit comme une grande ville numérique où chacun aurait une véritable adresse, une maison numérique fermée à clef, où entreposer ses données. Tout ça semble peut-être ésotérique, mais voyez-vous, avec Google, il suffit d'une clef-maîtresse pour aller fouiller dans des millions de comptes. Si, au contraire, chacun construit sa petite maison virtuelle, et sa propre clef, il faut alors défoncer chaque porte, une à une, pour accéder à ce contenu. C'est peut-être ça, l'avenir du Web.