Le lobby avant les malades

Comme si le réseau de santé pouvait se priver d'améliorer son efficacité et de maximiser les milliards de dollars investis annuellement, le ministre Réjean Hébert vient de reporter aux calendes grecques l'incontournable rehaussement de la formation des infirmières. Une décision qui s'appuie davantage sur un souci de ne pas brusquer les syndicats et les cégeps et sur des objectifs budgétaires à court terme, que sur les besoins des malades et des établissements de santé.
Que lit-on dans le rapport du président du Groupe de travail sur la formation de la relève infirmière, Dr Pierre Durand? «Au Québec, la formation actuelle d'une majorité d'infirmières au niveau collégial n'assure pas qu'elles soient dotées de l'ensemble des compétences requises pour optimiser leur contribution aux soins de santé primaires.»
Selon M. Durand, la proposition de l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ), voulant qu'un baccalauréat ou qu'un DEC-BAC soit à l'avenir obligatoire pour accéder à la profession, s'avère pourtant la meilleure. «Ce rehaussement nous apparaît comme un incontournable pour répondre aux besoins évolutifs de la population et pour améliorer la performance du système de santé québécois.»
Or, faute d'un consensus entre les différents acteurs concernés (ordre professionnel, syndicats d'infirmières et d'enseignants aux cégeps, Fédération des cégeps, universités, ministères de la Santé et de l'Enseignement supérieur, Association des établissements de santé et de services sociaux et secrétariat du Conseil du trésor), cette proposition a été rejetée.
Contrairement aux autres provinces et à d'autres pays européens, le Québec n'exigera pas un baccalauréat. Il continuera de combler par de la coûteuse formation continue, notamment à l'urgence et aux soins aigus, les compétences non couvertes dans le programme collégial. Comme il l'a fait dans le cas des sages-femmes, des «super» infirmières et des pharmaciens, le Québec tarde encore à adopter des pratiques qui ont fait leur preuve ailleurs.
Le ministre opte plutôt pour une étude prospective sur l'évaluation des tâches de tout le personnel infirmier (bachelière, technicienne et auxiliaire). Un exercice dont personne encore ne connaît l'échéancier, ni évidemment, comment et quand il se concrétisera dans les milieux de travail. Ce sont de «gros travaux», dit-on à son cabinet.
Plus de leadership et une vision à long terme auraient été souhaités de sa part. Malheureusement, son collègue de l'Enseignement supérieur et lui ont choisi de ne pas faire de vagues, de composer avec les lacunes plutôt que de s'empresser de les corriger et de trouver des formules de transition et de reconnaissance des acquis pour opérer le changement. Comme ses prédécesseurs, le gouvernement préfère pelleter en avant plutôt que de prendre de front ce dossier.
Pourtant, il mise lui aussi sur les services de première ligne, les soins et les services à domicile afin que les hôpitaux se concentrent sur les soins aigus. Il veut aussi limiter la croissance des coûts en santé. Il compte également sur une meilleure collaboration multidisciplinaire où l'infirmière a un rôle majeur à jouer. Pour cela, la formation doit être adaptée aux nouvelles réalités et à tous les lieux d'exercice. Population vieillissante, prévalence accrue des maladies chroniques, problèmes de santé physique et mentale complexes traités à domicile, à l'hôpital ou dans les centres d'hébergement.
Un seul des acteurs regroupés au sein du groupe de travail juge qu'il n'est pas important de rehausser, soit au cégep ou à l'université, la formation de la future génération d'infirmières : le secrétariat au Conseil du trésor. Il n'est pas assuré que le public y trouvera son compte.