Le débat des twits

Jeudi soir,les chefs s'affrontent au petit écran, dans leur deuxième débat. Mais une autre bataille a lieu en même temps dans le cyberespace, des milliers de partisans s'affrontent avec des obus de 140 caractères ou moins sur Twitter, et ailleurs, tout ça dans une impunité relative, puisque rien dans la Loi électorale n'a encore été prévu pour ce territoire immatériel. Il commence à être temps de la mettre à jour.
La Loi sur le financement des partis politiques, créée par René Lévesque, date de 1977, soit 14 ans avant qu'un premier site Web voie le jour (1991). À cette époque, la communication se faisait à sens unique entre partis politiques, d'un côté, et électeurs à l'autre bout.
Mais avec l'avènement du Web, les simples spectateurs sont devenus des participants actifs. Ils produisent du contenu, le diffusent et se livrent à des débats orageux.
En 2012, le Directeur général des élections (DGE) du Québec avait demandé la fermeture du site liberaux.net, qui détaillait les «aberrations» du gouvernement Charest, une décision qu'on a toutefois infirmée 24 heures plus tard. Le site Web, avait finalement conclu le DGE, bénéficiait de la même exception qui garantit la liberté d'expression d'un média.
Cette année, c'est le créateur du site dossiercouillard.com qui a reçu une mise en demeure du DGE. Le site aurait incité des gens à enfreindre la Loi électorale. Comment? Ils ont posé des pancartes avec le logo et l'adresse du site en question dans la circonscription de Roberval, où le chef libéral est candidat. La loi, voyez-vous, réglemente les «dépenses électorales». Mais combien coûte un site Web? Un blogue? Une vidéo trafiquée sur YouTube? Sans dépenses, le DGE n'a aucun motif pour intervenir. Maispour faire des pancartes, il faut acheter du bois, du carton, des crayons, etc. On dépense...
Il est plus que temps de mettre à jour la Loi électorale. Pourtant, une vidéo satirique peut avoir 1000 fois plus d'influence qu'une centaine de pancartes. Et certains groupes produisent du contenu, pratiquement à temps plein, pour le diffuser sur les plateformes émergentes que sont Instagram, Twitter, Facebook, avec la possibilité de joindre des millions d'électeurs. Évidemment, c'est l'exception, pas la règle. Pour un clip qui devient viral, des milliers d'autres tombent dans l'oubli en quelques heures.
Il y a quand même des cas qui posent un problème. La loi interdit toute publicité électorale le jour de scrutin, mais la portée de l'article est limitée à la radio, à la télévision, aux journaux et aux autres périodiques.
Le problème, c'est YouTube. Lors des deux dernières élections, le PLQ offrait, sur son site Web, un lien vers des messages diffusés sur YouTube, pendant le «black-out».
Parce que la loi n'a toujours pas été modernisée, le DGE doit se livrer à des contorsions intellectuelles. Le documentaire La première, sur Pauline Marois, est considéré comme un livre et toléré, alors qu'une autre vidéo, La charte des élections, doit être retirée, parce qu'on juge qu'elle a été produite expressément pour la campagne.
Lorsque la réalité dépasse ce qui est prévu par une loi, les organismes chargés d'appliquer cette même loi doivent faire des choix qui sont ceux du législateur. Voilà où on en est aujourd'hui avec la Loi électorale, décalée par rapport aux technologies.
Il ne faut pas empêcher les citoyens de s'exprimer. Le Web offre désormais un lieu d'échange et de discussion extraordinaire auquel les générations précédentes pouvaient à peine rêver. C'est une richesse à préserver pour les individus, mais il faut des règles pour encadrer son usage par les groupes organisés, afin que l'exercice de la démocratie soit équitable.
Dans quatre ans, le Web aura pris encore plus de place. Il faut que la loi soit modernisée avant le prochain rendez-vous électoral.