Le Canada aime les filles

L'avortement si c'est une fille, la poursuite de la grossesse si c'est un garçon. Il est troublant d'apprendre que cette pratique encore trop courante en Inde et en Chine tente de se frayer un chemin jusqu'au Canada et au Québec. Même si le phénomène est ici marginal, il ne peut être ignoré et toléré dans un pays où hommes et femmes sont égaux.
Impossible de faire comme si la sélection prénatale sur la base du sexe ne nous concernait pas après avoir lu le reportage de la journaliste Isabelle Hachey de La Presse, sur la guerre mondiale aux fillettes.
Jusqu'à maintenant, le phénomène au Canada tenait à une étude boiteuse publicisée dans le journal de l'Association médicale canadienne et à un reportage de la CBC faisant état de cliniques d'échographie privées de l'Ontario et de la Colombie-Britannique qui dévoilent le sexe des foetus dès la 14e semaine de grossesse.
La Presse a constaté que dans la région de Montréal, des femmes réclament prématurément une échographie pour pouvoir recourir à un avortement si l'enfant à naître n'est pas un garçon. Si des cliniques refusent et incitent les futures mères d'origine asiatique à résister aux pressions familiales et à leur culture, d'autres ont moins de scrupules. Une clinique d'échographie privée de la Rive-Sud de Montréal aurait accepté de procéder à un test sans ordonnance médicale.
Évitons ce type de glissement. Les professionnels de la santé doivent être attentifs et certains doivent être rappelés à l'ordre. Il faut également s'assurer que l'information et l'encadrement fournis aux communautés culturelles indiquent bien que la discrimination fondée sur le sexe est inadmissible au Canada.
La crainte de rouvrir le débat sur l'avortement et de voir réduire le droit à l'avortement pour toutes les femmes, qu'importent leur âge, leurs origines, leur capacité financière ou leur lieu de résidence, ne doivent pas nous inciter à fermer les yeux sur certains comportements ou à minimiser leur ampleur. Le droit de choisir si on veut ou non un enfant est une chose. Choisir si on veut une fille ou un garçon en est une autre. Bien différente. Il ne doit y avoir aucune confusion.
L'interdiction de l'avortement sélectif ne serait pas la solution parfaite prônée par certains selon la Fédération des femmes du Québec. Bien qu'illégale en Chine et en Inde depuis 10 ans, la sélection prénatale sur la base du sexe est encore un fléau. La Corée du Sud aurait eu, selon la Fédération, plus de succès en misant sur la valorisation des filles, l'accès à l'éducation et au marché du travail.
Des campagnes de sensibilisation et d'éducation auprès des communautés culturelles sont aussi le choix du Conseil du statut de la femme et du Collège des médecins. Les deux jugent inutile de vouloir cacher jusqu'à la 30e semaine de grossesse le sexe de l'embryon lors de l'échographie, puisque des tests disponibles sur Internet permettent de le savoir.
Si les positions sur l'avortement n'étaient pas aussi polarisées et si le gouvernement conservateur inspirait davantage de confiance, il serait plus simple d'établir une stratégie pour colmater les brèches et éviter les dérapages. Mais comment se fier à un parti dont le chef répète depuis 10 ans qu'il ne rouvrira pas le débat sur l'avortement, mais dont les députés s'ingénient à concocter et à présenter des projets de loi ou des motions pour criminaliser ou pour limiter l'accès aux interruptions volontaires de grossesse?
Tant que les conservateurs seront aux commandes, il est impossible d'aborder les questions éthiques liées aux avancées technologiques et de songer à légiférer sans risquer un retour en arrière en matière d'avortement. Il reste donc l'éducation et la vigilance.