Le bourbier Woodfield

On aurait cru qu'après un Cadre de gestion, en 2010, puis une nouvelle Loi sur le patrimoine culturel, suivie d'une consultation pour le site patrimonial et enfin un Plan de conservation, les choses seraient plus claires, aujourd'hui, pour les grands domaines de Sillery. Mais le ministre de la Culture et des Communications a trouvé le moyen de faire durer le plaisir, en autorisant le projet Woodfield, une décision qui contredit de manière flagrante les balises mises en place par son propre ministère.
On aurait dû trouver une autre solution pour résoudre ce problème, plutôt que de permettre au promoteur, Bilodeau Immobilier, de construire ses condos au beau milieu d'un boisé qui, selon tous les documents du Ministère, doit être protégé dans son intégralité.
Le promoteur exerce des pressions pour réaliser ce projet qu'il caresse depuis bientôt 10 ans. C'est légitime de sa part, mais le ministre avait tous les arguments et toutes les raisons de s'y opposer. On aurait certainement pu, avec l'aide de la Ville de Québec entre autres, trouver une solution de rechange lui permettant de concrétiser ce projet dans un autre secteur, comme l'avait suggéré avec raison l'exécutif de l'association du Parti québécois dans la circonscription de Jean-Talon. Ça s'appelle une négociation, du leadership, et jusqu'à preuve du contraire, ce n'est pas interdit par la loi.
Ce dossier est mal ficelé, et la décision du ministre Kotto ne fait que s'ajouter à une série d'épisodes douteux qui soulèvent bien des questions. On ne sait toujours pas comment ni pourquoi le règlement d'urbanisme, dans ce qui était alors l'arrondissement historique de Sillery, a été modifié au moment de l'harmonisation qui a suivi les fusions municipales, alors que la Ville avait clairement laissé entendre qu'il serait reconduit sans modification.
Les citoyens du quartier ne l'ont réalisé que deux ans après le fait, trop tard pour faire invalider une modification qui avait pour effet de tripler le nombre d'unités, de 30 à 100, que le promoteur pouvait construire dans le secteur convoité.
Aucun changement de zonage ne peut être apporté sans avoir préalablement fait l'objet de consultation. Les citoyens ont voulu contester en cour le changement sur cette base, mais n'ont pu le faire en raison du délai écoulé.
Et puis il y a eu cet épisode étrange, en 2011, lors de la commission parlementaire sur le projet de loi 82 (patrimoine culturel), où la ministre Christine St-Pierre a laissé entendre que le lotissement du cimetière Saint-Patrick, par lequel on cédait le boisé à la famille Bilodeau, ne s'était pas fait dans les règles de l'art : «[...] le lotissement, il était illégal. On a permis de refaire le cadastre sans autoriser de projet», avait-elle alors affirmé.
Plus récemment, en septembre dernier, le Conseil du patrimoine culturel du Québec (CPCQ) a émis un avis, comme le prévoit la loi, sur le projet en question. On a su, grâce aux démarches entreprises par Héritage Québec, que le CPCQ était défavorable à ce projet, qui «entre en contradiction avec l'orientation de ne pas favoriser de nouvelles constructions dans les cimetières», et que malgré l'opération cadastrale qui avait divisé ce domaine, le boisé faisait toujours partie de l'unité de paysage des cimetières, un concept qui est pourtant au coeur de la nouvelle loi. Enfin, le Conseil rappelle que la zone visée «réclame une vigilance extrême».
Le ministre avait donc en mains tout ce qu'il fallait pour s'opposer à ce projet. Il a répondu que l'avis du CPCQ n'était qu'un avis parmi bien d'autres. Sérieusement? C'est ce qu'il dit de l'organisme qui a été créé justement pour le conseiller? M. Kotto n'est pas lié par les conclusions du Conseil, mais s'il décide d'y déroger, il doit pouvoir donner de bonnes raisons. Et jusqu'ici, il n'en a fourni aucune.