Le bien, le mal, le Web et nous

ÉDITORIAL / L’année 2017 nous a fait prendre encore plus conscience, même si nous le savions déjà, que le Web ne fait aucune distinction entre le bien et le mal. Les outils qui ont permis l’élection du premier président de race noire aux États-Unis se sont ensuite retournés contre son parti pour permettre à Donald Trump de prendre le pouvoir et de démanteler, méthodiquement, l’héritage de son prédécesseur.

La Toile a offert des solutions innovantes à toutes sortes de problèmes, mais elle a créé presque autant sinon plus de nouveaux pièges. Ce qui a permis aux victimes d’agression sexuelle de faire entendre leurs voix à travers le mot-clic #moiaussi (#metoo), a aussi permis aux mouvances néo-nazies et racistes de se coaliser à Charlottesville. 

Les réseaux sociaux peinent à suivre le rythme et désamorcer les bombes que leurs usagers fabriquent avec leurs propres plateformes. Un usager de Twitter (Yair Rosenberg) a ainsi créé un automate astucieux, «Imposter Buster», pour une cible bien précise : les sympathisants nazis qui créent de faux comptes Twitter de personnalités juives. Incapables de s’en débarrasser, les nazis en question se sont plaints à Twitter, qui a pris leur parti et vient de bloquer le compte automate. 

Dans les mains des opposants au projet gouvernemental de registre québécois des armes à feu, les outils visant à contrer les abus sur Facebook deviennent des moyens pour harceler les responsables de PolySeSouvient. 

L’émerveillement des premières années devant les miracles qu’on entrevoyait grâce à ces nouvelles technologies fait place à une certaine désillusion, un retour sur terre plutôt brutal. L’arrivée au pouvoir d’un leader aussi dangereux qu’incompétent, dans le pays le plus puissant de la planète, est un exemple de ce revirement, même si le phénomène Trump tient à bien d’autres facteurs. 

On rêvait d’utopie, et on se réveille dans un monde contrôlé par une poignée de compagnies toutes puissantes, qui ne veulent rendre de comptes à personne. Quatre d’entre elles : Google, Apple, Facebook et Amazon, encaissent collectivement des revenus 50 % plus élevés que ceux du gouvernement canadien. 

La question centrale est celle de la propriété des données — nos données — et du pouvoir que s’arrogent ces compagnies qui les exploitent à leur profit. Rien, pourtant, ne devrait nous condamner à être captifs du modèle des GAFA. Il existe d’autres modèles qui ont fait leurs preuves, à une vaste échelle. La majorité des serveurs de la planète, et des bases de données, opèrent grâce à des logiciels libres. Wikipedia est devenue la bibliothèque de l’humanité sans pour autant s’approprier la connaissance qu’elle met à notre portée. 

L’inventeur du Web, Tim Berners Lee, cité la semaine dernière dans le magazine Wired, fait lui-même part de sa désillusion : «Pendant 20 ans, on pouvait présumer que si on gardait le Web ouvert, de grandes choses se produiraient. Mais on regarde ce qui s’est passé cette année et tout à coup on ne peut plus croire que si ça se passe sur le Web, ça sera bon...»

Sa conclusion : il est temps de changer le cours des choses. 

Lui-même a développé, avec le MIT, une plateforme (Solid: solid.mit.edu) pour permettre à des applications de traiter les données des utilisateurs sans avoir à les centraliser dans ses propres serveurs. Notre liberté repose sur la décentralisation des données, alors que la centralisation gruge peu à peu notre pouvoir et notre autonomie. Il commence à être temps de se réveiller.