L'aveuglement olympique

Les Jeux de Sotchi ont permis à tous de «voir le visage de la nouvelle Russie», qui a «tenu toutes ses promesses», a déclaré dimanche dans son discours de clôture le président du Comité international olympique (CIO), Thomas Bach, soulignant que «ce qui a pris des décennies dans d'autres parties du monde a été accompli en sept années». L'avocat allemand a également tenu à remercier le président Vladimir Poutine «pour son implication personnelle à l'extraordinaire succès des Jeux olympiques d'hiver». Ne manquait que l'accolade.
Pas un mot évidemment sur la collusion et la corruption entourant l'organisation des Jeux, qui ont coûté aux Russes pas moins de 51 milliards $US, dont plus de la moitié auraient été détournés au profit de Poutine et d'hommes d'affaires de son entourage. Rien non plus sur le saccage de l'environnement, sur les centaines de citoyens russes qui ont été expropriés sans compensation décente, sur les travailleurs exploités, sur les menaces et les arrestations de journalistes et de militants de la société civile qui se sont intéressés d'un peu trop près aux «dommages collatéraux» des préparatifs des Jeux.
«Le visage de la nouvelle Russie»? Mais de quoi parle-t-on, au juste? De la nouvelle loi sur l'interdiction de la «propagande homosexuelle», adoptée l'été dernier? De la multiplication des agressions contre les gais et lesbiennes depuis la fin de l'année 2012, et du silence complice des autorités? De la renaissance des Cosaques, ces miliciens d'une autre époque que le monde entier a pu voir dans toute leur splendeur en marge des Jeux de Sotchi, alors qu'ils apprenaient le savoir-vivre aux membres des Pussy Riot à grands coups de cravache?
Vrai que le CIO n'est pas «un gouvernement mondial qui peut imposer des mesures à un État souverain», comme l'a déjà dit Thomas Bach en entrevue à l'AFP, début février. N'empêche que c'est lui et lui seul qui choisit les villes hôtes des événements olympiques en fonction des critères de sélection qu'il a lui-même établis. C'est également lui qui a la responsabilité de voir à l'application de la Charte olympique, non seulement pendant les Jeux, mais aussi durant leurs préparatifs.
Et que dit cette charte? Que le but de l'olympisme est de «mettre le sport au service du développement harmonieux de l'humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine», et que «toute forme de discrimination à l'égard d'un pays ou d'une personne fondée sur des considérations de race, de religion, de politique, de sexe ou autres est incompatible avec l'appartenance au Mouvement olympique».
Elle dit aussi que le rôle du CIO est «d'encourager et de soutenir une approche responsable des problèmes d'environnement, de promouvoir le développement durable dans le sport et d'exiger que les Jeux olympiques soient organisés en conséquence».
Pour Sotchi, le CIO ne mérite clairement pas de médaille. Comme s'il n'avait tiré aucune leçon des Jeux de Pékin, en 2008.
Dans un communiqué diffusé le 12 février, Human Rights Watch a eu cette réflexion, aussi juste qu'élémentaire: «L'attribution des Jeux olympiques à un pays qui présente un bilan médiocre en ce qui concerne les droits humains et l'État de droit comporte un risque fort que les préparatifs olympiques soient une source de graves violations de droits humains.»
Vivement que le CIO prenne sa constitution au sérieux et mette tous ses beaux principes en pratique. Non seulement les critères environnementaux et ceux relatifs aux droits de la personne doivent-ils occuper une plus grande place dans le processus d'attribution des Jeux, mais la mise en oeuvre des engagements pris par les villes hôtes doit également faire l'objet d'une surveillance de tous les instants. Si le CIO n'est pas en mesure d'exercer convenablement ce rôle, qu'il passe le flambeau.